Relevant fièrement la tête, il partit comme un trait avec la Peterson à son bras, et on l’entendit glapir dans l’autre pièce, d’une voix de conducteur de danses mondain, — à ce qu’il croyait :

— Messieurs, invitez les dames pour la valse ! Messieurs les musiciens, une valse !

— Excusez-moi, monsieur le colonel, j’ai des devoirs à remplir, dit Romachov.

— Hé, frère, soupira Lekh en baissant la tête avec affliction, tu es bien, toi aussi, comme eux tous !… Attends un peu, prapor… As-tu entendu parler de Moltke ? Du grand taciturne, du grand maréchal, du grand stratège Moltke ?

— Monsieur le colonel, vraiment je…

— Ne t’impatiente pas. Je serai bref. Le grand taciturne fréquentait les mess d’officiers et en dînant, frère, il posait toujours devant lui, sur la table, une bourse remplie de pièces d’or. Son intention était d’offrir cette bourse au premier officier auquel il entendrait prononcer une parole raisonnable. Eh bien ! le vieux a vécu quatre-vingt-dix ans et est mort, en laissant sa bourse intacte. As-tu compris ? Et maintenant, frère, tu peux filer. Va, mon moineau, va sautiller…!

IX

Dans la salle de danse, qui semblait vaciller sous l’action du bruit assourdissant d’une valse, tournaient deux couples. Bobétinskiï, les coudes déployés comme des ailes de pigeon, se démenait autour de la grande madame Talmann qui dansait avec le calme majestueux d’un monument en pierres. Le long Artchakovskiï faisait tourner autour de lui la jeune et toute petite Lykatchev aux joues roses, en se penchant légèrement au-dessus d’elle et en regardant sa raie : dédaignant d’exécuter les pas, il traînait négligemment les pieds, ainsi qu’on danse d’habitude avec les enfants. Quinze autres dames délaissées étaient assises le long des murs, et s’efforçaient de prendre un air de profonde indifférence. Comme cela arrivait toujours dans les bals du régiment, il y avait quatre fois moins de cavaliers que de dames et le début de la soirée promettait d’être ennuyeux.

La Peterson, qui venait d’ouvrir le bal, ce qui était toujours un sujet d’orgueil pour les dames, valsait maintenant avec le svelte Olizar. Il tenait la main de sa danseuse comme clouée à sa hanche gauche ; de son côté, elle appuyait langoureusement le menton sur son autre main posée sur l’épaule de son cavalier, et rejetait la tête en arrière dans une pose maniérée et peu naturelle. Quand le tour de valse fut terminé, la Peterson s’assit à dessein non loin de Romachov, qui se tenait debout près de la porte du boudoir des dames. Elle jouait rapidement de l’éventail et, regardant Olizar qui s’inclinait devant elle, elle lui dit en psalmodiant langoureusement :

— Dites-moi, comte, pourquoi j’ai toujours aussi chaud ? Je vous en prie, dites-le-moi ?