Enfin nous débouchons, par un sentier horriblement escarpé et difficile, au pied d’une pente rocheuse que couronne le grand village de Tamezret, remarquable par son étendue, ses koubbas blanches et, dit-on, aussi par l’esprit indépendant et hargneux de ses habitants. C’est du moins ce qu’affirment les gens de notre convoi qui ont eu des discussions avec les notables au sujet du lieu de campement et qui sont allés s’établir assez loin du village, du côté de l’est.

Dans toute cette partie de la montagne, abrupte et garnie de longues dalles rocheuses, quelques bas-fonds seuls peuvent être utilisés pour la culture au prix de travaux immenses, et souvent, hélas ! bien mal récompensés.

Les vergers et les rares moissons n’offrent guère que les plantes vulgaires de la plaine, dont les graines ont sans doute été apportées avec le blé ou l’orge au temps des semailles ; mais tout près du campement, le flanc du coteau, formé tout entier d’une immense table de pierre, présente une série de petites espèces intéressantes pour la région : Clypeola Jonthlaspi var. microcarpa, Biscutella Apula var., Silene apetala, Polycarpon tetraphyllum, Galium setaceum, G. Parisiense, Vaillantia lanata, Linaria simplex et Lamarckia aurea.

Dès l’aube du 22, nous quittons Tamezret sans regret ; un sentier, moins scabreux que je ne le craignais de prime abord, nous promène à travers des collines d’une stérilité toujours aussi monotone et nous finissons par déboucher dans une sorte de vallée épanouie à son sommet et occupée par un vaste dépôt de l’inévitable marne argileuse d’un gris jaunâtre ; elle est cerclée par une ronde de collines aux pentes adoucies, dominées au sud-est par une guelâa que surmonte, en forme de casque, un énorme rocher d’une pierre calcaire qui sonne comme du métal. Dans cet immense bas-fond aux ondulations émoussées, où le vent du sud agite les palmes de Dattiers clairsemés et fait frissonner quelques carrés de moissons déjà jaunissantes, on n’aperçoit que deux ou trois koubbas d’un blanc éclatant, une zaouïa carrée également éblouissante de chaux récente, un pressoir à huile aux arcades murées et enfin les voûtes inachevées d’un édifice destiné à servir de harem aux femmes du chef. Si nous n’avions pas eu l’expérience de Zoualligh, nous n’aurions jamais pu supposer que nous étions arrivés à la capitale (Beled-Kebira) des Matmata, et que nous avions littéralement sous les pieds toute une population de plus d’un millier d’hommes.

Tout à coup surgit du sol comme d’une trappe Sid-Ali-ben-Ahmed, le chef du pays, qui nous fait camper au-dessus d’un de ses magasins et nous comble tous de lait, de miel et d’un couscous assez pimenté pour ramener de la périphérie à l’estomac l’activité vitale que le guebli[8] avait attirée à la peau.

Une exploration rapide des environs du campement nous procure une récolte assez abondante où, parmi une foule de vulgarités ubiquistes, nous trouvons à signaler : Reseda Arabica, R. Duriæana, Coriandrum sativum subspontané ?, Eryngium ilicifolium, Chamomilla aurea, Amberboa Lippii, Centaurea Melitensis, C, contracta, Heliotropium undulatum, Anchusa hispida et Teucrium Alopecuros.

Nous partons ensuite, sous la conduite du fils du chef, pour visiter le piton de la guelâa : il faut d’abord traverser, avec d’infinies précautions et des détours sans nombre, la région des puits creusés par ces taupes humaines, gravir par un sentier ardu la base du mamelon et choisir ensuite un point propice pour escalader les assises horizontales de la roche ; nous atteignons enfin un petit plateau allongé, encombré de quelques ruines sans caractère.

De ce sommet, nous entrevoyons, dans la brume laiteuse que forme la poussière soulevée par le guebli, un chaos de hautes cimes stériles qui se perdent en ondulations de plus en plus confuses vers le sud et l’est. Du côté du nord, au contraire, la montagne ne conserve sa hauteur que sur notre gauche et se dégrade peu à peu en simples collines qui aboutissent à la plaine nue et grise de l’Aradh sur laquelle, au loin, se dessinent vaguement quelques taches brunes qui sont des oasis.

Tout autour de la base du rocher sont accumulées des ruines de différents âges. Parmi des murs sans ciment et des terrasses à demi effondrées, se dressent un reste de voûte et une haute arcade qui ont conservé un cachet d’élégante grandeur. Il est probable qu’à une certaine époque il y a eu lutte parmi les Matmata entre les bâtisseurs et les fouisseurs, lutte qui a peut-être été compliquée d’une question religieuse et qui a dû se terminer par l’émigration des vaincus.

L’exploration des flancs de cette citadelle naturelle nous procure un certain nombre de plantes qui manquent à la plaine ainsi qu’à la région des collines : Geranium molle, Ruta bracteosa, Umbilicus horizontalis, Caucalis cærulescens, Galium petræum, G. Bourgæanum, Vaillantia muralis, Callipeltis Cucullaria, Celsia laciniata type et variété, Ephedra fragilis[9].