Cependant le vent augmente de violence et l’approche de la nuit nous invite à regagner prudemment notre tente.

Cette fois, nous traversons le cimetière. Chose remarquable : la plupart des peuples ont creusé des caveaux et des catacombes pour leur confier leurs morts ; les Matmata ont leurs sépultures en plein soleil et ce sont les vivants qui sont les hôtes des hypogées !

L’étape est courte aujourd’hui, 23 avril, car nous devons coucher au village de Hadedj[10]. En quittant Beled-Kebira, je remarque le long de la route une sorte de muraille, fréquente dans la région des Hauts-Plateaux, qui accompagne presque partout dans le Nord de l’Afrique les monuments mégalithiques et qui est pour nous le signe et l’une des preuves de leur origine berbère. Ce mur est constitué par deux lignes parallèles de pierres brutes plantées dans le sol.

La route, très douce, descend presque constamment ; les assises rocheuses se font de plus en plus rares sur les monticules décroissants et la puissante formation d’argile marneuse s’accuse partout, offrant à la pioche des troglodytes les meilleures conditions pour établir leurs puits et leurs casemates.

Un oued asséché, aux cailloux blancs, forme la limite du territoire de Beled-Kebira. Sur la rive nous attend Si-Sassi-Fetouch, orné de deux nichans et flanqué de ses trois fils, beaux garçons un peu gras, superbement drapés dans leurs haïks djeridis. La figure grave de Sassi-Fetouch, sa parole brève et un peu rude dénotent la franchise et annoncent l’énergie. Nous causons amicalement jusqu’au lieu désigné pour le campement et je suis étonné de la netteté et de la rectitude de ses appréciations.

Comme Beled-Kebira, Hadedj se dissimule aux regards : il faut arriver à l’orifice des excavations pour les apercevoir. Quelques Dattiers, quelques Oliviers se montrent çà et là au-dessus du sol où végètent seules quelques-unes de ces plantes rudérales, cortège habituel de l’homme.

En dehors de ces vulgarités, je ne trouve à noter que : Haplophyllum tuberculatum, Anthyllis Henoniana (déjà signalés et que nous retrouverons dans toute la région), Linaria laxiflora, Stipa parviflora, et surtout le beau Carduncellus eriocephalus.

Hadedj ne possède comme édifice qu’une modeste mosquée, mais la maison souterraine où je vais rendre visite à Sassi-Fetouch et qui n’est pas du reste une véritable habitation, mais un lieu officiel de réception (le Selamlik turc ou le Dar-diaf arabe), sort des règles ordinaires et présente un type spécial. L’excavation centrale, au lieu d’être ronde, est carrée et si l’on peut monter du ravin jusqu’à la cour par une skifa voûtée, on peut aussi y descendre directement par un perron ménagé dans la masse marneuse et entaillé de degrés. Deux casemates ornées de canapés et de matelas servent de chambres d’audience, un cafetier est installé dans une troisième.

Nous sommes évidemment en présence d’une civilisation plus avancée que celle que nous avons rencontrée jusqu’ici chez les Matmata. Bien que leur capitale soit Beled-Kebira et que leur chef officiel soit Sid-Ali-ben-Ahmed, Sassi-Fetouch, plus intelligent et plus fier à la fois, exerce une influence au moins égale. On sent en l’écoutant quel patriotisme ardent l’anime : il ne cache pas sa haine contre les Matmata qui ont abandonné les trous de leurs ancêtres pour se construire des villages de pierre sur les hauts lieux. Ce sont, d’après lui, des Berbères dégénérés qui d’ailleurs ne craignent pas de pactiser avec les Arabes nomades, de les introduire dans le pays sous prétexte de çof et de favoriser les exactions de ces pillards contre leurs frères des hypogées nationaux. Il invoque l’aide et la protection de la France pour s’affranchir d’un joug inique. Il compte sur sa justice pour assurer la sécurité aux populations paisibles et conserver aux montagnards la libre jouissance de la montagne.

Je le quitte pour faire une course vers l’est dans les dépressions où poussent des Oliviers et où, malgré la sécheresse, croissent quelques céréales. Je constate, comme à Taoudjout, comme à Beled-Kebira, que les plantes des moissons sont presque toutes adventives, que leurs graines ont été apportées de la plaine et qu’elles ont crû avec le blé et l’orge, donnant une végétation variée comme leur origine. Ainsi, en compagnie des Anagallis arvensis, Lithospermum arvense, Torilis nodosa, Bromus rubens, Galium tricorne, Avena barbata, Papaver Rhœas, P. hybridum, déjà rencontrés dans tous les champs, nous recueillons le Neslia paniculata, le Silene nocturna, le Scandix Pecten-Veneris, le Bifora testiculata et le Lotus pusillus, nouveaux venus apportés évidemment d’une région différente.