Cependant la conversation s’était engagée avec nos hôtesses : quelques compliments, d’autant mieux reçus qu’ils étaient moins mérités, et quelque monnaie distribuée aux enfants avaient fait disparaître toute contrainte, et ces dames ne voulurent point nous laisser partir sans nous offrir les dattes et le lait, mets dont le proverbe arabe attribue le privilège à l’amitié[7]. Le procédé était certainement fort honnête, mais quelles dattes, grand Dieu !
En allant rejoindre nos montures, nous visitâmes un petit jardin où le Carduncellus eriocephalus menaçait d’étouffer les plants d’oignon.
Sur le col voisin on a creusé dans la marne glaiseuse une citerne en forme de bouteille au large goulot, dont l’ouverture se ferme hermétiquement à l’aide d’une planchette cachée dans une cage latérale et actionnée au moyen d’une gigantesque clef en bois. Dans ces montagnes désolées, où il n’y a ni sources ni cours d’eau permanent, la citerne est une nécessité de premier ordre.
Sortis du village de Zoualligh, nous continuons à remonter le lit de la rivière ; les montagnes se rapprochent bientôt et la formation marneuse s’amincit rapidement. Nous apercevons à droite les murs de la zaouïa de Sidi-ben-Aïssa au-dessus de laquelle une crête rocheuse est surmontée par le village de Guelâa-ben-Aïssa. Les maisons, bâties en pierrailles noyées dans un mortier d’argile, sont presque toutes posées sur des bandes de rochers de quelques mètres d’épaisseur où s’ouvrent, comme des gueules noires, des portes de magasins ou d’étables. Ici les bestiaux seuls sont troglodytes.
Nous déjeunons au pied de quelques Dattiers près de l’oued et nous décidons de pousser jusqu’à Taoudjout, village du groupe des Matmata qui parlent berbère et qui est situé du côté opposé de la montagne.
Nous suivons un long ravin latéral où s’étagent d’abord une série de ces jardins, avec chaussées et cuvettes, que nous avons déjà décrits, mais qui ne tarde pas à se rétrécir et à s’obstruer de couches de pierres en escalier. Nos mulets glissent sur la surface polie ; cependant nul accident sérieux ne se produit et, arrivés au col, nous prenons sur le revers opposé un ravin moins accidenté qui ne tarde pas à se peupler de vergers et nous amène de bonne heure jusqu’au mamelon au sommet duquel s’élève Taoudjout.
Dans le trajet, je constate dans les fentes des rochers l’Anthyllis Henoniana, nouveau pour la Tunisie, et le charmant Teucrium Alopecuros De Noé, découvert en Tunisie par mon excellent ami M. Kralik, qui n’en avait recueilli que deux pieds au Djebel Aziza.
A Taoudjout nous campons, au-dessous du village, sur un petit col et près d’une citerne, dont un notable du village vient nous remettre la clef en cérémonie.
J’ai le temps avant la nuit d’aller faire une herborisation dans les moissons voisines, où je retrouve encore l’Onopordon Espinæ avec le Rœmeria Orientalis, le Kœlpinia linearis, le Plantago ovata et l’Astragalus peregrinus, nouveau pour la Tunisie.
Le 21 avril, notre convoi est dirigé sur Tamezret, tandis que nous allons visiter le village de Zeraoua. De ce côté le massif s’abaisse un peu, les pentes sont moins âpres, la route plus facile jusqu’au piton isolé au sommet duquel est plantée fièrement Zeraoua qui rappelle exactement certains villages kabyles. Tout y est organisé pour la défense ; des passages couverts conduisent aux rues intérieures ; les maisons, dans la construction desquelles les poutres de palmier jouent un grand rôle, ont chacune un vestibule et une cour sur laquelle s’ouvrent les chambres surmontées de terrasses. La réception est très cordiale et j’y prends une leçon de berbère fort intéressante. Les habitants insistent beaucoup pour nous retenir à déjeuner, mais nous sommes attendus à Tamezret. Nous remontons à cheval, et après avoir descendu la pente du piton, nous nous engageons dans de vrais sentiers de chèvres, le long desquels je récolte l’Erodium arborescent ainsi que le Zollikoferia quercifolia et retrouve le Teucrium Alopecuros. Je suis fort étonné de voir tout près de là, sur le versant méridional d’une colline, de belles touffes du Stipa tenacissima, le véritable Halfa que je n’avais pas encore trouvé dans la région du Sud et qui, d’après les habitants, s’étend sur le plateau jusqu’en Tripolitaine.