Nous campâmes entre la zaouïa et quelques grands arbres (Dattiers et Oliviers) qui rompent seuls par leur verdure la monotonie et l’aridité du paysage. Des cavaliers chargés de la perception de l’impôt, en nous offrant un lièvre pris par leurs slouguis, dispensèrent nos gens d’avoir recours à la générosité problématique des maîtres de la zaouïa.
Les environs de Sidi-Guenao, si désolés qu’ils fussent, m’offrirent cependant quelques plantes à noter, telles que : Anchusa hispida, Arnebia decumbens et surtout le bel Onopordon Espinæ Coss. et l’Enarthrocarpus clavatus.
Le lendemain, nous partons de bonne heure et prenons en écharpe une plaine légèrement ravinée, avec de maigres buissons parmi lesquels nous dérangeons des gazelles. Nous aboutissons à la gueule évasée d’un grand ravin, aux berges terreuses, qui s’enfonce entre des collines semées de pierres, mais ne présente pas de couches puissantes de roches.
Ces collines basses, aux pentes raides, sont le dernier effort et comme l’épatement écrasé de la longue chaîne parallèle à la mer, qui a son point culminant chez les Haouaïa et se continue jusqu’au piton détaché de Douiret, avant de se courber à l’est vers la Tripolitaine.
Le fond de l’oued que nous remontons et les ravins latéraux sont barrés par des digues en terre, quelquefois consolidées au moyen d’une maçonnerie grossière et munies sur l’un des côtés d’un déversoir en pierres sèches. Les eaux des pluies déposent leurs limons dans les cuvettes ainsi préparées qui deviennent des vergers, et l’on voit émerger au-dessus des chaussées la haute tige des Palmiers, la verdure pâle des Oliviers et la tête aplatie de quelques Figuiers. On sème sous les arbres un peu d’orge qui arrive quelquefois à maturité quand les pluies sont abondantes.
Ces gradins de verdure réjouissent l’œil attristé par la végétation triste et grise des collines dont le Romarin, le Lygeum Spartum, l’Andropogon hirtus, le vulgaire Hordeum murinum, le Polygonum equisetiforme, le Linaria fruticosa, quelques buissons rabougris de Calycotome intermedia et le Gymnocarpos decandrum composent le fond monotone.
Cependant, vers huit heures et demie, nous arrivons à une expansion assez large de la vallée ; tandis que les collines se maintiennent à droite hautes et raides, elles s’écartent sur la gauche, et l’escarpement des berges permet de constater que de ce côté la formation rocheuse est recouverte par un énorme empâtement de marne argileuse compacte et d’un gris jaunâtre, sillonné par quelques ravinements. C’est là qu’on nous signale, au milieu de rares Dattiers, le village de Zoualligh, mais nos regards ont beau fouiller le terrain, aucune maison n’apparaît. Tout à coup nos chevaux reculent ; nous sommes sur le bord d’un énorme puits circulaire au fond duquel s’ouvrent des portes latérales ; de grandes jarres garnissent les parois, des amas de bois à brûler s’y accumulent, du linge y est étendu pour sécher ; deux enfants barbouillés s’y poursuivent en criant. Le fond du puits est une cour : nous sommes chez les troglodytes.
Nous descendons de cheval et pénétrons dans un ravinement formant couloir à l’air libre et taillé de manière à simuler un corridor. De chaque côté une chambre souterraine sert de magasin ou d’écurie. Au fond du corridor une porte en ogive solidement fermée, et qui ne s’ouvre qu’après de longs pourparlers, donne accès dans une vaste pièce souterraine en rotonde un peu allongée, qui est le vestibule (skifa) et aboutit au fond du puits que nous avons aperçu d’en haut. Une rigole reçoit les eaux de pluie et les conduit à travers la skifa et le couloir jusqu’au ravin. Des sept pièces dont les portes donnent sur la cour, trois sont des chambres à coucher, une sert d’atelier de tissage, une autre de cuisine et les deux dernières d’étable ou de magasin. Toutes, à l’exception de la cuisine, qui est de forme irrégulière, sont taillées en voûte et forment de véritables casemates dans la masse marneuse compacte et sèche.
L’habitation n’est occupée, en ce moment, que par trois femmes déjà mûres, c’est-à-dire horribles, et par des enfants, mais elle comporte trois ménages. Les jarres les plus grandes, tressées en folioles de Dattier, servent de grenier pour l’orge, le froment et les fèves. Des jarres en poterie, de moindre dimension, contiennent l’eau potable puisée à une citerne voisine et soigneusement ménagée. La cour, la cuisine, l’atelier de tissage et les magasins sont en commun et n’offrent rien de remarquable que la simplicité d’un aménagement tout à fait primitif. Les chambres à coucher, que l’on ne nous montre qu’après de nouveaux pourparlers (sans doute à cause de l’absence des maris), nous étonnent par leur propreté scrupuleuse et par un certain luxe d’ornementation. Les lits sont établis sur un bâti en bois ou en maçonnerie légère et garnis de couvertures aux vives couleurs. Tout le fond de la chambre est couvert de plats et d’assiettes en terre vernissée, de petits miroirs de toutes les formes et même d’épis de maïs rouges et jaunes artistement disposés sur la muraille.
Ces chambres, chaudes en hiver, fraîches en été, aux parois lisses et polies qui n’offrent ni refuge aux insectes, ni asile aux scorpions, sont certainement beaucoup plus confortables que des maisons en pierres et en bois de Palmier et leur seraient de tout point préférables si elles n’exposaient leurs habitants à subir, sans moyens de défense bien sérieux, les attaques et les vexations tyranniques de leurs voisins les nomades.