En revanche, la grande fissure dans laquelle nous nous engageons ensuite, et qui monte rapidement en zigzag à travers des couches de rochers formant des gradins de plus en plus puissants, où glissent et s’abattent les mulets, ne tarde pas à me fournir quelques espèces à noter : Helianthemum virgatum var. asperum, Dianthus serrulatus, Anthyllis Henoniana, Ferula Vesceritensis, Periploca angustifolia, Lithospermum Apulum, Scrofularia arguta, Teucrium Alopecuros, Statice Thouini, Stipa tenacissima.
En débouchant du Foum-Hallouf sur le plateau des Haouaïa, après cette montée laborieuse, se présente une végétation luxuriante qui contraste avec la misère de la plaine que nous venons de quitter. Je remarque en passant le bel Onopordon Espinæ, l’Uropetalum serotinum, le Bellevalia comosa, les Erodium Ciconium, hirtum, glaucophyllum et laciniatum, les Astragalus caprinus et cruciatus, l’Allium roseum et l’Hedysarum spinosissimum en fleurs.
Nous longeons de belles moissons au milieu desquelles s’élèvent des Oliviers touffus et de grands Figuiers. Au bout d’une demi-heure de marche sur ce plateau uni et verdoyant, nous voyons le terrain se raviner et la marne argileuse apparaître ; de même que chez les Matmata, les dépressions sont garnies de barrages formant de nombreuses cuvettes plantées d’arbres et semées de céréales. Sur leurs flancs seulement la terre se montre nue et quelquefois traversée d’une étroite bande de rocher. Les cols, peu prononcés, sont creusés de citernes, comme chez les Matmata, et dans la marne sont taillés des couloirs à l’air libre et des magasins souterrains aux portes ogivales ou cintrées. Au-dessus de chaque groupe de casemates s’élève sur quatre poteaux un toit de branchages ou de Halfa, formant un hangar ouvert aux quatre vents[14] et qui sert pendant l’été d’habitation aux Oueghamma. Ceux-ci, en ce moment, occupent la plaine avec leurs troupeaux ; ils remonteront après la tonte de leurs moutons pour redescendre encore après la cueillette et la dessiccation des figues.
Le capitaine nous conduit à travers des ravins marneux jusqu’au village fermé des Beni Khededj, bâti comme les kçour de Moudenin et de Metameur. J’y compte jusqu’à six rangées de magasins superposés.
Après avoir conféré avec les chefs du kçar, le capitaine Rébillet nous ramène vers l’est sur le plateau où nous installons notre campement près d’une citerne, au sud du Djebel Mezemzem, appelé aussi Djebel Demeur, le point le plus élevé de toute la chaîne. J’ai encore le temps, avant le déjeuner, de faire une petite herborisation autour de nos tentes. J’y constate : Anthyllis Vulneraria, Nonnea phaneranthera, Silene cerastioides, une variété du S. bipartita, Centaurea contracta, Vicia calcarata, Medicago tribuloides, Senecio coronopifolius, Atractylis cancellata, Trigonella Monspeliaca, Kœlpinia linearis et un Gagea malheureusement en fruits plus que mûrs.
Dans l’après-midi je retourne vers l’est, avec le capitaine, à travers des champs en friche couverts d’Artemisia campestris, et je visite avec soin les dernières consoles horizontales qui forment le bord du plateau. J’y retrouve le Dianthus serrulatus et le Scrofularia arguta déjà notés, et j’en rapporte encore quelques beaux pieds du Teucrium Alopecuros, qui y croît en compagnie des Celsia laciniata, Statice echioides, Helichrysum Stœchas, Helianthemum hirtum var. deserti, H. sessiliflorum, Teucrium Polium à fleurs jaunâtres.
Nous revenons par un sentier bordé d’une véritable plate-bande de Chrysanthemum coronarium.
Le 2 mai, l’herborisation devait être plus intéressante : il s’agissait d’arriver jusqu’au sommet du Djebel Mezemzem, dont les pentes pierreuses sont terminées par une masse abrupte de calcaire et dont le sommet porte à 750 mètres le point culminant de tout le pays. Sur le versant méridional, nous retrouvons en grande partie les plantes déjà récoltées la veille ; mais nous y voyons pour la première fois le Genista microcephala en buissons courts et ras, et nous y recueillons le Reseda propinqua. Vers le haut de la montagne, nous rencontrons un véritable petit taillis de Caroxylon articulatum et de Salsola longifolia. Dans les anfractuosités du rocher les Urtica urens et pilulifera couvrent les décombres d’anciennes habitations écroulées ; des fentes de la pierre émergent l’Umbilicus horizontalis, le Fumaria Numidica, le Galium petræum et le Capparis spinosa var. Fontanesii. A la base du rocher terminal, nous recueillons encore l’Echium calycinum, l’Echium maritimum, l’Anchusa Italica, l’Hyoscyamus albus, le Celsia laciniata et le Scrofularia arguta qui semblent vulgaires dans la région. Mais une plante surtout attire notre attention par sa haute tige et ses belles feuilles radicales : c’est évidemment une Composée ou une Dipsacée, malheureusement des chèvres ont monté jusque-là et n’en ont pas respecté un seul capitule. En levant les yeux vers la cime, j’aperçois sur les dernières assises quelques pieds intacts, mais pourrai-je atteindre ce point où la chèvre n’a pu grimper ? A force de tourner autour du massif, je découvre un endroit où le roc est coupé moins perpendiculairement et présente quelques aspérités ; en m’aidant plus des mains que des pieds, je finis par m’élever jusqu’à la corniche terminale et, parmi les débris d’une vieille kasba berbère en ruines, j’ai la satisfaction de récolter quelques échantillons passables de ma plante. Les capitules ne sont pas complètement épanouis, néanmoins je puis reconnaître que j’ai sous les yeux un Centaurea du groupe du C. Tagana, probablement le C. Africana. Heureux de ma découverte, je laisse glisser jusqu’au bas du rocher et je reviens au campement avec mon collègue M. Lataste, fier lui aussi de la capture d’un énorme Vipera Mauritanica dont l’exhibition met en fuite les deux tiers de notre monde.
Pendant le déjeuner, le capitaine Rébillet nous signale dans un ravin formé par les escarpements du plateau une source véritable, merveille inouïe dans toute la région, et, dans l’après-midi, mettant à profit son inépuisable complaisance, nous descendons vers le sud en contournant le bord du plateau. Bientôt, il nous faut abandonner nos montures pour arriver au-dessus d’Aïn Guettar « la fontaine des gouttes », qui n’est pas une fontaine, mais une fracture à bords droits dans les couches rocheuses, d’abord étroite, puis s’élargissant assez rapidement dans le sens de la pente, où, au fond, quelques suintements se discernent à peine. Dans les crevasses croît un beau Pancratium, malheureusement sans fleurs ; mon préparateur en recueille, non sans péril, une douzaine de bulbes[15], pendant que M. Lataste poursuit en vain quelques Goundis, ces petites marmottes de l’Atlas, chères aux gourmets des montagnes sahariennes.
Nous continuons ensuite à suivre le bord du plateau qui s’abaisse un peu, en formant une sorte d’escalier glissant, le long duquel je retrouve des pieds trop jeunes du Centaurea Africana, et je récolte avec le Scilla Peruviana, que je n’ai pas revu depuis le Tell, le Notochlæna Vellæ. Un sentier dangereux nous amène jusqu’au milieu de la pente où coule, sur le flanc d’un grand ravin, une fontaine aux eaux vives et fraîches, mais peu abondantes, Aïn Temran, qui sort du rocher au milieu de Fougères élégantes (Adianthum Capillus-Veneris et Cheilanthes odora). L’eau descend de degré en degré pour se perdre dans un fond encombré de broussailles et de lianes au-dessus desquelles émergent les panaches de quelques Dattiers. C’est un coin ravissant. Malheureusement un propriétaire de chèvres trop exploitées par les chacals à qui ce fouillis servait de refuge y a mis le feu ; la flamme, excitée par le vent, a monté jusqu’à la cime des Dattiers et les a roussis. Après avoir recueilli, autour des petits bassins en cascade, les Lythrum thymifolia, Apium graveolens, Umbilicus pendulinus, Geranium molle, Galium setaceum, Campanula dichotoma et Juncus bufonius var. fasciculatus, je viens rejoindre mes compagnons et contempler avec eux la vaste plaine de l’Aradh, longue, grise et nue, sur laquelle s’étend à nos pieds la grande ombre de la montagne.