Le soleil était déjà couché lorsque nous rejoignons nos montures, et nous rentrons au campement « à l’obscure clarté qui tombe des étoiles ».

Dès l’aube du 3 mai, nous sommes à cheval, coupant à travers les marnes ravinées le plateau que couronne un demi-cercle de hauteurs dont le Djebel Mezemzem est la plus haute cime, pour gagner le lit d’un oued qui nous sert longtemps de route. Un puits très profond, entouré d’auges en pierre, serait, d’après la tradition, la demeure d’une famille de Djenoun[16] et il en sortirait parfois des bruits terrifiants. Un col pierreux, mais d’un relief médiocre, nous amène ensuite sur un vaste plateau bordé d’un rang de collines qui s’étendent vers l’ouest en courbe allongée. Le fond est occupé par une légère dépression remplie d’un sable terreux où passe le lit de l’Oued El-Kheil « rivière des chevaux ». De petites buttes couvertes d’Arthratherum pungens, cette Graminée essentiellement arénicole, nous présentent à leur pied quelques autres espèces des sables sahariens : Ifloga spicata, Nolletia chrysocomoides, Senecio coronopifolius et Festuca Memphitica.

Le plateau ne tarde pas à reprendre sa nature rocheuse et nous voyons réapparaître l’Astragalus Kralikianus avec l’Helianthemum Tunetanum et le beau Teucrium Alopecuros. Le Stipa tenacissima (Halfa) succède à l’Arthratherum pungens (Drin). Après une halte d’un instant au bord du plateau, nous descendons par un ravin assez ardu pour que tout le monde mette pied à terre jusqu’à l’étage inférieur où le Cardopatium amethystinum commence à fleurir. Dans la direction du sud, le plateau lui-même s’échancre et nous entrons dans une coupure aux bords garnis de rochers et profondément découpés par des ravines latérales. La pente est fort douce et, grâce à quelques murs de soutènement, on y a retenu assez de terre pour y planter de beaux Dattiers au tronc élancé, des Figuiers et surtout d’énormes Oliviers maintenant en pleine floraison. Nous saluons l’Oued Ghomrasen.

A mesure que nous avançons, le thalweg s’élargit et le nombre des jardins augmente. Bientôt apparaît, à la pointe d’un plateau triangulaire aux flancs déchiquetés, la coupole blanche de la mosquée de Sidi-Arfa, l’ancêtre religieux de la tribu. Sur les deux flancs du saillant aigu dominé par le saint édifice, de même que sur les côtés opposés des deux ravins qui le bordent, sont bâties de nombreuses habitations en pierres renfermant une cour dont le pied de l’escarpement forme le quatrième côté. On voit sur la pente abrupte des ouvertures noires, portes ou fenêtres de maisons souterraines aujourd’hui abandonnées à la suite d’éboulements dus au peu de cohésion de la roche.

Au-dessous du plateau et des maisons adossées à ses flancs, est bâti un second rang d’habitations et sur le plan inférieur s’élève un beau marabout éblouissant de blancheur, près duquel nous allons camper dans un jardin à l’ombre des Oliviers.

La population de cette capitale (Beled-Kebira) des Ghomrasen est ordinairement considérable, mais, à cette époque de l’année, tous les gens valides sont descendus dans la plaine avec les troupeaux ; le village est presque désert et nous ne voyons près de nos tentes que de vieilles femmes laides, des juifs et quelques indigènes chargés de l’irrigation des jardins, qu’ils pratiquent comme au Mzab.

Cette vallée, curieuse par les mœurs de la population berbère qui l’habite, est, au point de vue botanique, d’une pauvreté qu’il faut attribuer sans doute d’une part aux cultures qui en occupent tout le fond, et de l’autre à la nature de la roche qui en forme les bords et qui se désagrège avec la plus grande facilité. Sur ses flancs effrités nous n’apercevons que quelques buissons de Câprier (Capparis spinosa var. Fontanesii) et de longues touffes de Galium petræum qui pendent comme des chevelures. Au pied pousse le Forskalea tenacissima que je vois pour la première fois dans le Sud tunisien. Dans la zone des vergers et des champs, je ne citerai que : Notoceras Canariense, Erodium guttatum, E. malachoides, Heliotropium undulatum et Teucrium Alopecuros.

Le lendemain, au moment du départ, tout notre monde est en émoi ; le mulet de mon préparateur M. Lecouffe s’est enfui et reprend sa piste de la veille. Je pars en avant sans l’attendre et descends pendant six kilomètres environ l’Oued Ghomrasen qui s’élargit en abaissant les escarpements de ses bords. Nous prenons ensuite à gauche et, après avoir franchi un col peu élevé, nous abordons diagonalement une série de mamelons légèrement ondulés qui s’effacent peu à peu et nous conduisent presque insensiblement à la plaine. Une tour carrée à tons rougeâtres nous sert d’objectif. Après avoir traversé un terrain affreusement plat et stérile, nous campons vers neuf heures du matin à cent mètres du puits qui a pris de la tour voisine le nom de puits rouge (Bir El-Ahmar). Le bordj a été bâti par les Ghomrasen pour la garde de l’eau et pour la défense du pays contre les nombreux ghazzous tentés dans l’Aradh par les gens de la Tripolitaine ou par les brigands de la frontière[17]. Le rez-de-chaussée est divisé en compartiments voûtés et surmontés d’une terrasse à laquelle on arrive par un escalier aux marches inégales.

La chaleur est déjà intense : aussi la végétation de la plaine est brûlée en partie et forme ce que l’un de nos collègues a appelé pittoresquement le paillasson. Les alentours du puits donnent un spécimen à peu près complet de la florule de l’Aradh sur laquelle nous ne reviendrons pas. Nous citerons seulement, en dehors de la plèbe vulgaire, les Malva Ægyptia, Plantago ovata, Dianthus serrulatus, sans doute descendu de la montagne.

Le 5 mai, nous laissons les cavaliers à Bir El-Ahmar et revenons à Kçar-el-Metameur avec les bagages.