Le 6 mai, la matinée est consacrée à l’exploration du Djebel Tadjera, petit massif situé au nord du Kçar et dont la croupe principale (280 mètres) porte un télégraphe optique. Une herborisation assez complète des flancs et du plateau de ce djebel minuscule nous fait trouver, parmi un gros lot d’espèces déjà plusieurs fois signalées : Amberboa crupinoides, Notochlæna Vellæ, Kentrophyllum lanatum, Trigonella stellata, Erodium arborescens, Plantago amplexicaulis, Asphodelus viscidulus et le rare Digitaria commutata. Presque toutes les touffes de Lygeum Spartum sont habitées par l’Apteranthes Gussoniana, qui n’est pas très rare non plus dans la plaine, au dire des indigènes qui le mangent.

Le lendemain, 7, le capitaine Rébillet, qui est revenu dans la nuit d’une course à l’Oued Neçi, à la recherche d’un déserteur, me remet un petit paquet de plantes recueillies à mon intention et qui prouve que la végétation de l’Aradh est uniforme jusque vers la frontière de la Tripolitaine.

Dans l’après-midi, nous allons, dans la direction du nord, visiter à Kçar Koutin des ruines romaines remaniées par les Byzantins et les Berbères. La plus intéressante est un tombeau à deux étages. Nous ne trouvons sur la route que la végétation banale de l’Aradh. Les seules plantes à noter sont le Thymus capitatus, tout à fait imprévu dans le Sud, et le Trigonella anguina, qui croît sur les berges de l’Oued Mezessar.

Cette course est la dernière que nous ferons pendant notre séjour à Kçar-el-Metameur.

Le 8 mai, nous prenons la route de Sidi-Salem-bou-Guerara avec une escorte et nous marchons dans la direction du nord-est en traversant des terrains légèrement ondulés avec quelques buissons dans les fonds. Le Rhanterium, l’Anarrhinum brevifolium, le Linaria fruticosa, le Thymelæa microphylla et l’Atractylis flava sont les espèces dominantes et constituent souvent toute la végétation. Nous rencontrons à 16 kilomètres environ une cassure du plateau occupée par le grand ghedir de Ras-el-Aïn, assez prolongé pour simuler le lit d’une véritable rivière, encadré au milieu des Roseaux, des Joncs (Juncus maritimus) et des Cypéracées (Scirpus Holoschœnus, Cyperus junciformis), et bordé de buissons de Lycium Mediterraneum et de Nitraria tridentata. Ses eaux claires ne donnent cependant asile à aucun Mollusque, n’attirent aucun oiseau et nos chasseurs déçus s’éloignent sans y avoir brûlé une amorce[18].

Vient ensuite une plaine interminable et ennuyeuse à laquelle succède une sebkha desséchée, encombrée de Salsolacées rougeâtres, de Limoniastrum et de Statice pruinosa. Au delà, le terrain se relève un peu en se ravinant et se termine près de la mer par des falaises d’un gris jaunâtre toutes pailletées de cristaux de gypse. Entre leur pied et le golfe inexploré[19] de Djerba, sur la grève, quelques sources sont cachées au fond d’excavations peu profondes. C’est là que nous plantons notre tente.

L’après-midi est employé à l’exploration des environs ; au-dessus des falaises, une immense étendue de terrain est couverte de vastes ruines récemment explorées par MM. Babelon et Reinach, dont les recherches ont confirmé les travaux de M. Guérin et établi d’une manière irréfragable l’identité de Sidi-Salem-bou-Guerara avec l’ancienne Gighthis. Tout le plateau est occupé par les trois espèces de Deverra déjà signalées ; la variété virgata du D. tortuosa y est surtout abondante. Le long des falaises mêmes, nous récoltons l’Astragalus tenuifolius, une variété à feuilles charnues du Moricandia arvensis, les Erucaria Ægiceras, Ammosperma teretifolium, A. cinereum, Astragalus Kralikianus, A. peregrinus, Zollikoferia quercifolia et Lithospermum callosum.

Le long de la grève qui, vers le sud, s’élargit et aboutit à une vaste sebkha, croissent en nombre de grandes Salsolacées auxquelles se mêlent le Statice delicatula et un autre Statice, probablement nouveau, voisin du S. gummifera. La souche de cette dernière plante se divise en rameaux nombreux disposés en corbeille et terminés par des rosettes élégantes de feuilles imbriquées comme celles des Sempervivum. Çà et là des buissons de Nitraria tridentata couverts de fleurs et, près des sources, de grosses touffes de Phragmites Isiaca et d’Inula crithmoides ; sur le sable s’étalent comme un tapis diamanté les Mesembryanthemum crystallinum et nodiflorum.

Vers le soir le ciel se couvre et la pluie qui commence nous force à la retraite.

La journée du 9 s’annonce mal : le temps est froid et triste, le ciel blafard. Nous suivons d’abord sur la grève le pied des falaises qui s’abaissent et finissent par disparaître pendant que la côte se recourbe vers l’est. Nous marchons alors droit au nord à travers une plaine uniforme aux rares buissons. La pluie reprend avec violence et nous force à nous embosser dans nos burnous et sous nos couvertures. Elle cesse cependant lorsque nous approchons du Ras-el-Djerf et nous gagnons le rivage au point où l’on s’embarque vis-à-vis du port d’Adjim. Nous retrouvons ici la falaise gypseuse déchirée par de profonds ravinements ; quelques tentes arabes se dressent sur le plateau au milieu de maigres moissons. La mer est atroce et de l’île on n’entend pas nos feux de peloton. Nous nous décidons à abattre notre tente que nous avions établie sur le rivage et nous l’installons au sommet de la falaise en la surmontant d’un signal. Heureuse inspiration, car d’un côté la marée des Syrtes, que nous n’avions pas prévue, vient envahir la place même où nous étions d’abord campés et de l’autre les gens d’Adjim finissent par apercevoir le signal et mettent une barque à la mer. En les attendant nous déjeunons et je vais explorer les environs, sans grand succès d’ailleurs, car je n’y trouve guère à noter, en dehors des plantes vulgaires de la région, que l’Euphorbia calyptrata et une variété à capitules virescents de l’Helichrysum decumbens.