Presque tous les hommes sont basanés, secs et nerveux et portent le costume généralement adopté dans l’Aradh : chechia rouge, chemise blanche, couverture de laine frangée couleur de bure et larges pantoufles jaunes (belgha). Les femmes sont presque toutes vêtues d’une melafa bleue, dont au besoin elles se voilent la face. Beaucoup sont mulâtresses et ont le front couvert de toutes petites tresses bien beurrées et luisantes. Toutes sont fortement tatouées et leurs jambes maigres sont trop souvent arquées.
La pêche des éponges se fait en hiver et au commencement du printemps. A l’époque où nous sommes, elle chôme complètement à Zarzis. On ne pêche point ici d’éponges fines, mais on y trouve diverses sortes de Spongiaires, entre autres une espèce un peu siliceuse en forme de gobelet, dont les spécimens, déracinés par les vagues de fond, jonchent au loin le rivage.
Les poissons sont fort abondants dans ces parages, mais comme les habitants sont actuellement dans la plaine, il est impossible de s’en procurer.
Nous ne voulions pas quitter le pays sans avoir visité les bords de la Sebkha Mellaha, qui s’étend assez loin dans le sud.
Nous traversons pour y arriver huit ou dix kilomètres de terrains nus souvent boursouflés par des efflorescences salines. Si la végétation spontanée est pauvre dans l’oasis, on peut dire que dans cette région elle est misérable. Nous y retrouvons cependant quelques rosettes du Statice déjà vu à Sidi-Salem-bou-Guerara et quelques touffes de Festuca Rohlfsiana. En dehors de ces deux nouveautés, je ne puis citer que le Statice echioides, le Zygophyllum album, l’Echinopsilon muricatus, l’Arthrocnemum macrostachyum, et constater sur ce point extrême la présence du Rhanterium suaveolens, qui doit s’étendre encore bien plus loin dans le sud-est. Sur les bords de la sebkha complètement desséchée, nous ne trouvons guère que les tiges rougeâtres d’un Salicornia.
Après nous être amusés à poursuivre et à capturer au fond de sa tanière le brillant Megacephala Euphratica, ce beau Coléoptère des sebkhas, nous reprenons le chemin de l’oasis, précédés par des troupes d’indigènes qui revenaient de l’Aradh, lorsque nous apercevons une gazelle qui suivait un troupeau de chèvres et de moutons et qui vient passer à une quarantaine de mètres. Je n’avais pas de fusil ; mon collègue M. Lataste, qui l’avait aperçue trop tard, n’eut pas le temps de changer ses cartouches et la gracieuse bête put s’éloigner saine et sauve en bondissant.
Au moment où nous rentrions au village, nous fûmes arrêtés par une caravane qui nous précédait. Des cavaliers bistrés, leurs longs fusils sur le dos, précédaient de nombreux chameaux, qui marchaient gravement charges de lourds tellis. Derrière eux, le troupeau, moutons tondus de frais et chèvres fauves aux poils rêches, dont les formes sveltes font penser aux gazelles, trottinait dans la poussière, pressé par des gamins à demi nus et mal lavés ; puis venaient pêle-mêle les femmes et les enfants, les ânes élégants et les petites vaches portant de grands plats en bois et des vases à couscous, au-dessus desquels étaient juchées des grappes de poules. Deux vieilles femmes et quatre chiens, du type si connu en Algérie, aux oreilles pointues et à la grosse queue touffue, formaient l’arrière-garde. Nous assistions à la rentrée des vacances, le nomade redevenait beldi (citadin).
Cependant, Zarzis n’avait plus de secret pour nous et il fallait nous hâter de partir si nous ne voulions courir le risque d’arriver à Djerba après le départ du courrier de Tripoli.
Le 17 mai, nous prenons la mer et voguons rapidement, favorisés par une belle brise. Nous revoyons encore une fois la bande littorale des Palmiers piquée de taches blanches par les koubbas, le plateau couvert d’Oliviers et coupé de ravins aux flancs marneux, puis le rivage du continent s’éloigne et disparaît, tandis que nous commençons à distinguer à l’horizon le fort blanc de Kastin. Plus loin, Aghir est signalé par les mâts de ses mahonnes. Nous ne tardons pas à doubler le cap Touguernest et à nous trouver au milieu de barques aux voiles rouges et d’embarcations grecques qui pêchent les éponges. Laissant à notre gauche les marabouts de Sidi-Bekri, nous courons droit sur le cap Remel, au delà duquel apparaît la forteresse massive bâtie par les chrétiens que les indigènes appellent El-Kachetil (du mot espagnol Castillo) et qui, du côté de la mer, présente encore un front respectable. Nous allons débarquer, après une rapide traversée, au pied de la douane.
Nous nous hâtons de gagner le château qui, du côté de la terre, perd beaucoup de son prestige et allons troubler dans sa sieste le capitaine qui commande la garnison, un compatriote Breton, qui nous reçoit de la manière la plus aimable.