Le lendemain, 28 mai, le soleil brille et nous repartons pleins d’ardeur. Le relief du terrain s’accentue un peu et nous nous rapprochons du Tebaga ; bientôt nous traversons des collines aux roches d’un brun noirâtre, comme brûlées, et nous franchissons des flaques d’eau saumâtre et amère qui proviennent de l’Aïn Oumm-el-Aousen ou Oumm-el-Ousen. Nous constatons encore sur ce point l’abondance de l’Atriplex mollis qui, avec le Retama Rætam, constitue presque uniquement la végétation frutescente. Un peu plus loin, le chemin traverse une zone de sables où nous retrouvons naturellement le Drin (Arthratherum pungens), Graminée encore plus arénicole que saharienne. Nous y constatons le Malcolmia Ægyptiaca, le Senecio coronopifolius, le Phelipæa lavandulacea, l’Asphodelus viscidulus et le Trisetum pumilum. Poussés par la soif, nous ne tardons pas à atteindre Nebech-ed-Dib, où un bouquet de palmiers bas et touffus recouvre et cache un petit bassin rempli de conferves. C’est la station ordinaire des caravanes et des voyageurs isolés : aussi cette source est-elle fréquemment visitée par les maraudeurs et les djich des insurgés tunisiens. L’eau est d’ailleurs fort médiocre. Nous nous hâtons donc de déjeuner et de remonter sur nos ânes, avec le dessein de gagner Kebilli dans la même journée. Fol espoir ! bientôt nous comprenons, à l’allure ralentie et morne de nos bêtes, que nous pourrons à grand’peine atteindre Limaguès (ou mieux El-Imaguès, dont le nom, d’après certains auteurs, ne serait qu’une corruption de celui des Maxyes que l’histoire ancienne place dans ces régions). Après un repos dans le lit desséché d’un oued où abondent l’Arthratherum pungens et le Retama Rætam, nous montons avec une lenteur trop majestueuse une rampe interminable au sommet de laquelle nous apercevons de très loin les bâtiments ruinés d’une zaouïa, les cimes des palmiers et, sur la gauche, des taches verdâtres qui annoncent un marais et par conséquent la source qui a donné naissance à l’oasis. Au coucher du soleil, à pied et poussant nos ânes fourbus, nous arrivons enfin au sommet de la colline, au-dessus d’un large entonnoir où les eaux font bouillonner le sable. Elles s’échappent par des canaux encombrés de Joncs, de Roseaux et de Sonchus maritimus, et vont irriguer les vergers de la zaouïa, bien déchue aujourd’hui de son antique splendeur.
Nous citerons, parmi les plantes recueillies dans la dernière partie du trajet : Erucaria Ægiceras, Reseda Arabica, Haplophyllum tuberculatum, Astragalus corrugatus var. tenuirugis, Anethum graveolens, Carduncellus eriocephalus, Kœlpinia linearis et Euphorbia cornuta.
Nous signalerons l’abondance du Rhanterium suaveolens que nous retrouvons partout.
Le 29 mai, après notre course de la veille, la route de Limaguès à Kebilli n’est guère qu’une promenade. Nous piquons d’abord au sud à travers une plaine monotone qui ne nous présente à noter que l’extrême fréquence de l’Helianthemum Tunetanum et qui se termine au pied d’une chaîne de collines formée par le dédoublement du Djebel Tebaga, dont la branche méridionale prend le nom de Djebel Nefzaoua. Un col très court nous conduit au bassin sec et pierreux qui sépare les deux chaînes. Nous y sommes accostés par le potentat du Nefzaoua, le Kiaya Ahmed-bel-Hammadi, ancien chaouch du Bey et protégé du Bardo, qui tient le Nefzaoua courbé sous sa dure autorité. Après les compliments d’usage, nous nous engageons dans une gorge étroite et longue. Ce défilé est dominé par des collines arides et coiffées uniformément d’une bande rocheuse formant un plateau légèrement incliné. Au sortir de la gorge s’étend un terrain sablonneux semé de petits monticules de terre blanchâtre et dont la végétation se compose surtout de Zeïta, de Salsolacées ligneuses, de Retama Rætam et de l’Arthratherum pungens qui prend ici le nom de Çiboth ou de Çibodh[21]. Sur toute la ligne d’horizon se montrent de nombreuses taches obscures : ce sont des oasis et, à mesure que nous avançons vers le sud, on voit se détacher de la masse la silhouette des plus hauts Palmiers.
En arrivant en face de Kebilli, nous remarquons quelques champs cultivés au pied d’un mamelon que couronne un bâtiment carré à fenêtres grillagées, le Bordj Djedid que le Kiaya achève de faire bâtir et dans lequel il nous installe.
On ne tarde pas à nous servir une diffa irréprochable avec abondance de lagmi (vin de Dattier).
La rapidité de notre marche, depuis notre rencontre avec le Kiaya, ne nous avait permis de faire aucune récolte. Après le repas, nous nous empressons de diriger notre exploration au nord : c’est du reste de ce côté que jaillissent les sources qui, par leur réunion, forment un ruisseau et servent, en se répandant dans de nombreux canaux, à l’irrigation de l’oasis [22].
Pendant cette promenade, nous recueillons dans les champs nouvellement défrichés au pied du Bordj Djedid le Malcolmia Africana (Chartam ou Chartem), le Zygophyllum cornutum, l’Atriplex dimorphostegia, et l’Euphorbia Guyoniana.
J’avais formé le projet de visiter la chaîne du Nefzaoua que je m’apprêtais à escalader la veille, lors de l’arrivée du Kiaya. Nous retraversons donc le 30 mai la zone sablonneuse bosselée de petits monticules et nous prenons un défilé à l’est de la passe que nous avions franchie. Nous visitons successivement deux collines surmontées de leur tranche inclinée de calcaires nummulitiques. Le plateau et ses flancs sont également arides ; l’Helianthemum Tunetanum seul y pullule. Dans les fissures de la roche brunâtre et sonore poussent des touffes rares des Celsia laciniata, Capparis spinosa var. coriacea, Globularia Alypum avec quelques pieds de Reseda Alphonsi. Dans le défilé, nous voyons : Helianthemum Cahiricum, Erodium hirtum, Pyrethrum fuscatum, Moricandia suffruticosa et Evax argyrolepis Lange ?.
Dans l’après-midi, visite à l’oasis en passant par les jardins du Kiaya, bordés de Rosiers aux feuilles rouillées par une Urédinée. Un grand Mûrier (Morus nigra) se dresse isolément au milieu des carrés envahis par le Lepturus filiformis. Nous traversons des vergers où, à l’ombre des Dattiers, des Figuiers et des Abricotiers, poussent, sur le bord des rigoles, un beau Glaïeul (Gladiolus Byzantinus), des pariétaires, le Datura Stramonium qui prend ici le nom de Sikran (l’enivrant), réservé en Algérie aux Jusquiames, et de jeunes pieds de Xanthium antiquorum. Un terrain bas et inculte est complètement envahi par deux grands Statice, le S. delicatula et l’espèce déjà signalée dont les hautes tiges sont encore dépourvues de fleurs.