Nous atteignons enfin, après maints détours, le village de Kebilli entouré d’un fossé peu profond, aux eaux sales et infectes, et défendu par un mur en terre de piètre apparence. Les maisons d’habitation sont presque toutes bâties en pisé et en moellons disposés par assises entre lesquelles sont intercalés des troncs de palmier et quelquefois des pierres de taille romaines. Les terrasses sont formées par de semblables poutres chargées d’un lit d’argile. Les écuries, les magasins et les côtés des cours ont pour murailles des troncs de palmier refendus. La mosquée, d’une construction assez ancienne, est surmontée d’un minaret carré percé de meurtrières qui a été récemment reconstruit, sans doute à la suite de la rébellion qui amena le siège et la prise de Kebilli peu de temps avant le voyage de Guérin.
Le lendemain, 31 mai, nous quittions le Bordj Djedid pour continuer notre route vers le Chott El-Djerid. Nous traversons une nouvelle zone de terrain blanchâtre à petites buttes pour gagner l’oasis de Mansoura, et nous y faisons halte au bord d’un bassin d’où les eaux s’échappent par un canal bordé encore çà et là de pierres de taille antiques. Dans ce bassin, de même que dans les sources supérieures, le sable est remué par la force ascendante de l’eau qui sort d’un canal naturel souterrain d’une profondeur inconnue : des Roseaux croissent sur les bords, et de toutes parts frétillent des Barbeaux d’un jaune d’or et des troupes de Chromis Nilotica. Sur l’invitation du Cheikh, des jeunes gens ôtent leur gandoura, se jettent à l’eau et, à l’aide d’un long haïk, poussent devant eux les poissons qu’ils acculent à la berge. Le haïk est alors adroitement et brusquement relevé le long du bord et, si une partie de la troupe réussit à s’échapper, ce n’est qu’en laissant aux mains des pêcheurs de nombreux prisonniers dont une partie passe sans transition des eaux natales dans la poêle à frire.
Après le déjeuner, nous nous enfonçons dans des sentiers ravissants, au milieu de vergers verdoyants et fleuris, et passons, sans nous en apercevoir, de l’oasis de Mansoura dans celle de Rabta dont nous contournons le village. Au delà s’étend une plaine argileuse et salée bornée au nord par la chaîne abaissée du Nefzaoua et au sud par la rive plate du grand Chott, sur laquelle se détachent quelques relèvements couverts de Dattiers, dont le plus voisin est Tombar. Devant nous grandissent peu à peu les palmiers d’El-Goléa et nous arrivons d’assez bonne heure au village bâti entre l’oasis et le pied des collines. Nous campons au bord d’une tranchée qui va chercher l’eau près d’un col voisin de Menchia, village considérable dont les maisons et les Dattiers s’élèvent sur le versant nord de la chaîne. La source est alimentée par une nappe qui semble presque horizontale, et dans le bassin exigu nagent quelques petits poissons qui, à notre aspect, se réfugient dans des anfractuosités souterraines. Le col est traversé par d’autres tranchées profondes qui vont puiser, sans doute à la même nappe, les eaux qu’elles conduisent à Menchia. Cette promiscuité de prise d’eau soulève entre les habitants des deux villages d’interminables querelles.
A gauche du col se dresse un mamelon pierreux et aride que surmonte un signal trigonométrique, d’où la vue s’étend au nord jusqu’au delà du Chott El-Fedjedj et n’est arrêtée que par la longue muraille du Djebel Cherb. La tranche calcaire qui forme le sommet et qui s’abaisse comme un toit du nord-est au sud-ouest ne présente comme végétation que des tiges rabougries et mutilées de Peganum Harmala, de Zygophyllum cornutum et de Reaumuria vermiculata. Ce n’est qu’aux abords de notre campement et sur la lisière de l’oasis que se rencontrent quelques plantes annuelles : Ammosperma cinereum, Malcolmia Africana, Koniga Libyca, Trigonella stellata, Neurada procumbens, Ifloga Fontanesii, Arnebia decumbens var. macrocalyx, Lippia nodiflora, Plantago ciliata, Dactyloctenium Ægyptiacum.
1er juin. Nous partons tard, et après avoir longé au sud le pied des collines, nous franchissons un col coupé comme celui d’El-Goléa par de profondes tranchées, en partie souterraines, qui servent à l’alimentation de Bou-Abdallah, village du versant nord que nous traversons pour revenir au sud par un autre col. Nous poussons ensuite droit à l’ouest en laissant à notre droite une oasis, moins considérable que ses voisines. Les collines rocheuses qui formaient l’arête et comme l’ossature du Nefzaoua s’abaissent graduellement et finissent par disparaître en faisant place à un simple relief aplati, de quelques mètres de hauteur. Une nappe souterraine doit couler à une faible profondeur, car, outre les petits bassins marécageux qui se présentent le long de la route et dont l’un nourrit des poissons et des mollusques, on rencontre de nombreuses touffes de Dattiers non irrigués qui nous rappellent les Djali de l’Oued Mïa, près d’Ouargla ; à leur ombre nous cueillons l’Asphodelus viscidulus, l’Heliotropium undulatum et le Lotus pusillus. Nous allons camper près de la pointe du Nefzaoua, entre les petits villages de Fetnasa et de Debabcha. Là nous ne trouvons plus de vrais jardins, mais des bouquets de Dattiers disséminés et entourés de leurs rejetons.
A deux pas de nos tentes, je découvre dans un fourré une mare pleine de Chara où vivent plusieurs espèces de Mollusques.
Le reste de la journée est consacré au repos, car nous devons partir dans la nuit pour affronter la traversée de la Sebkha.
VI
Le grand Chott et le Djerid.
La grande Sebkha ou Chott El-Djerid, qui porte aussi le nom de Sebkha Faraoun et que les Berbères appelaient Tekamert, a exercé la verve des poètes et l’imagination inventive des voyageurs arabes. Suivant El-Aïachi, on ne peut la traverser que par un sentier étroit comme un cheveu et coupant comme le tranchant d’une épée. D’après un autre, la nuit n’a point d’étoiles en cet endroit ; elles se cachent derrière les montagnes ; le vent y souffle à la fois de droite et de gauche avec une violence capable de vous rendre sourd. Tous sont d’accord pour déclarer qu’un seul pas en dehors de la route vous précipite dans un abîme de boue qui peut dévorer des caravanes et des armées entières sans qu’il en reste de traces.