Nos cavaliers et nos guides, désignés par le cheikh de Debabcha, ne croyaient heureusement ni au vent impétueux ni à l’étroitesse capillaire du chemin, mais l’existence de bourbiers insondables et de véritables lises en dehors des bandes de terrain solide que suivent les caravanes de temps immémorial ne saurait être mise en doute. Quant aux étoiles, elles brillaient au-dessus de la Sebkha, lorsque, à deux heures et demie du matin, à la lueur des falots, nous procédâmes aux préparatifs du départ.
Les bouquets de Palmiers ne tardent pas à devenir rares et à disparaître ; puis c’est le tour des buissons et des grandes Salsolacées elles-mêmes ; encore un instant et l’on n’aperçoit plus au bord de la route que quelques morceaux de bois et des ossements fichés dans le sol pour jalonner la piste. Nous avons passé insensiblement de la terre ferme au vrai Chott. Au moment où pointe à l’orient la lueur grise qui précède l’aurore, s’élèvent sans bruit devant nous, comme des spectres, des ombres dégingandées et confuses : nos fantômes sont des Flamants surpris par notre marche silencieuse et dont le vol se perd rapidement dans l’ombre encore opaque du couchant.
Le soleil se lève et éclaire devant nous l’immense et plate étendue de la Sebkha ; le terrain est d’un gris blanchâtre, solide et mat : à peine si nous remarquons çà et là quelques blanches mouchetures de sel. Nous avançons lentement entre les deux lignes de pierres et d’ossements blanchis sur la voie étroite et battue. A sept heures nous faisons halte à Mençof ou Bir-en-Nouçf (le puits du milieu) ; une borne, plantée à la place où, d’après la tradition, existait jadis un puits, indique la moitié du chemin. Tout autour le sol est couvert des déjections noirâtres des bêtes de somme, mêlées de noyaux de dattes. La terre est humide, et au fond des larges empreintes laissées par la patte spongieuse des chameaux, le sel commence à former des efflorescences.
Après avoir attendu pendant près d’une heure l’apparition de la petite caravane attardée qui porte nos bagages, nous reprenons notre route monotone. A mesure que nous avançons, la cristallisation est plus apparente et les dépôts salins gagnent en étendue et en intensité : au loin, vers le sud-ouest, ils forment une nappe d’un éclat éblouissant. C’est bien là cette croûte resplendissante qu’El-Tedjani, dans sa Rahla, compare tantôt à une feuille d’argent laminé et tantôt à un tapis de camphre ou à une terrasse d’albâtre. Nous ne tardons pas à voir surgir à l’horizon un rang de collines, au pied desquelles s’étendent par intervalles les lignes sombres des oasis amplifiées par le mirage. Il semble qu’en moins de deux heures nous allons les atteindre, mais à mesure que nous marchons, la dimension de ces taches diminue et l’image semble fuir devant nous. Cependant la nature du sol change : le terrain perd sa teinte d’un gris blanchâtre, prend une nuance brune et se dépouille de toute incrustation saline. Sur l’argile glaiseuse nos bêtes glissent et patinent ; la marche devient excessivement difficile, et notre fatigue s’accroît de notre impatience. Enfin nous pouvons discerner au loin les cimes des plus hauts Palmiers et, plus près de nous, la ligne des Salsolacées et du Limoniastrum monopetalum dessine le véritable bord de la Sebkha. Nous l’atteignons enfin vers onze heures du matin, entre les oasis de Sedada à droite et de Kriz à gauche. Nous nous engageons dans un terrain sablonneux couvert de petites buttes buissonneuses, qui monte du Chott aux collines calcaires, dernières vertèbres du Djebel Cherb, lorsqu’un mokhazni du qaïd se présente à nous et, après nous avoir fait contourner les derniers vergers et les dernières maisons du village de Kriz, nous conduit au bord du joli bassin de Sebã Biar (les sept puits), qui se creuse au pied d’un rocher calcaire pétri d’Oursins fossiles. Étendus à l’ombre des Palmiers qui l’ombragent, nous attendons pendant plusieurs heures nos bagages et leurs conducteurs, auxquels nous avons eu la fâcheuse imprudence de confier notre déjeuner.
Heureusement le temps des ânes et des chameaux est passé : un détachement du train de la compagnie mixte de Tozer, qui nous attendait à Kriz, vient nous rejoindre avec ses mulets, et une cruche de lagmi nous aide à supporter avec plus de patience le retard de notre convoi.
Vers cinq heures, je vais explorer les ravins des collines calcaires aux flancs pierreux et roux qui s’élèvent derrière notre tente, et j’y retrouve avec joie quelques plantes des Ziban mêlées à des espèces tunisiennes :
- Farsetia Ægyptiaca Turra.
- Cleome Arabica L.
- Reseda Alphonsi Müll.
- Fagonia Sinaica Boiss.
- F. virens Coss.
- Neurada procumbens L.
- Sclerocephalus Arabicus Boiss.
- Pteranthus echinatus Desf.
- Pyrethrum fuscatum Willd.
- Chlamydophora pubescens Coss. et DR.
- Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
- Aristida Adscensionis L. var. pumila.
- Arthratherum ciliatum Nees.
- Chloris villosa Pers.
J’allais atteindre le fond du ravin lorsque je fus rappelé à grands cris pour recevoir le qaïd du canton, grand et bel homme, fort élégant, accompagné de son khodja, aussi distingué que lui, qui venaient me faire leurs compliments et m’inviter à recevoir chez eux l’hospitalité. J’aurais voulu les congédier immédiatement pour reprendre mon herborisation, mais les exigences de l’étiquette me retinrent jusqu’à l’heure où le coucher du soleil rendit toute recherche impossible.
3 juin. A 6 heures nous sommes en marche entre la chaîne des collines et une série d’oasis qui s’étendent jusqu’au bord de la grande Sebkha. Bientôt les carapaces rocheuses qui revêtent les mamelons en s’inclinant vers le sud-est disparaissent et la chaîne du Cherb fait place à un relèvement aplati que l’on nomme le Draâ du Djerid et qui constitue un isthme élargi entre le Chott El-Djerid, dont la surface est à environ 20 mètres au-dessus du niveau de la mer, et le Chott El-Gharsa, dont le bassin se creuse à 20 ou 28 mètres au-dessous.
Au bout de deux heures de marche, nous apercevons entre le Draâ et le Chott une longue forêt de Palmiers, au-dessus de laquelle apparaissent des murailles grises surmontées de quelques coupoles blanches, une tour et un édifice couronné d’une calotte de briques vertes vernissées et imbriquées comme des écailles. C’est la mosquée des Oulad Sidi-Abid. Au-dessus de la ville, le dos de la colline est presque nu et parsemé de blocs de sable agglutiné, restes de l’ancien terrain qui a été largement exploité comme carrière. Nous pénétrons dans la capitale du Djerid en poussant nos montures dans des rues sablonneuses bordées de nombreuses maisons : les plus belles sont bâties en briques cuites avec des ajours disposés au-dessus des portes et qui forment des encadrements et des dessins assez élégants ; les autres, plus modestes, admettent dans leurs murailles la pierre, les blocs de sable et même le tob (briques crues séchées au soleil).