La place du marché est irrégulière et manque de caractère ; un certain nombre de boutiques sont inoccupées, au centre quelques indigènes sont accroupis devant de petits tas de viande ou quelques pyramides de fruits. Du côté de l’oasis s’élève un édifice qui se distingue par ses fenêtres à balcons de fer en encorbellement, le Dar-el-Bey où est installé le bureau des renseignements et où l’on nous offre gracieusement l’hospitalité. La compagnie mixte, dont le commandant est M. du Couret, le fils du célèbre explorateur, campe tout près de là, sous la tente, les chevaux au piquet ; les officiers sont logés dans une maison voisine décorée du nom beaucoup trop fastueux de kasba. Une cour sert de parc à un cerf (Cervus Corsicanus), capturé en plein Sahara, dans les environs de Douiret, nous dit-on.

4 juin. La journée est consacrée à l’exploration de l’oasis. La promenade est délicieuse au milieu de jardins où, parmi les Dattiers, croissent de nombreux arbres fruitiers et tous les légumes de la région. Nous y remarquons même quelques pieds de Meloukhia (Corchorus olitorius) qui nous rappellent l’Égypte et la Syrie : les Rosiers et le Fenouil n’y sont pas rares, non plus que le Zizyphus Spina-Christi : un de ces arbres, protégé par le voisinage d’une mosquée-zaouïa, atteint des dimensions vraiment gigantesques. L’eau circule partout, amenée par des rigoles qui s’embranchent sur des canaux dérivés eux-mêmes d’une artère centrale ; celle-ci, bordée presque partout de pierres taillées, est traversée par des ponts dont quelques-uns remontent à une vénérable antiquité. Le partage des eaux s’opère au moyen de barrages et de troncs de palmiers entaillés d’encoches d’une dimension déterminée qui assurent à chaque canal son débit réglementaire. Quant aux rigoles (saguias) qu’alimentent ces canaux, elles sont ouvertes ou fermées pour chaque propriété pendant un nombre d’heures mesuré à la clepsydre. Tout ce système d’irrigation remonte évidemment aux temps reculés de l’antique Tisurus, qui fut une ville considérable et prospère, car, indépendamment des blocs sculptés et des fûts de colonnes encastrés dans les murs de diverses maisons, on trouve à l’intérieur de l’oasis le village de Belidet-el-Adher, dont le minaret repose sur des assises antiques, et les débris d’un édifice qui, suivant Guérin, a dû servir successivement de temple païen, d’église et de mosquée. Les dieux changent, mais les ruines survivent aux religions.

Après avoir assisté sur les bords du Chott à un tir à la cible, nous parcourons, le long du bord méridional de l’oasis, un terrain argilo-sableux qui a dû jadis faire partie du fond de la sebkha ou d’un marais saumâtre, car nous y recueillons, outre le Melania tuberculata, vulgaire partout, un Melanopsis subfossile à très grosses côtes (Melanopsis Sevillensis) et quelques valves d’une petite forme du Cardium edule.

Après avoir remonté les flancs du Draâ presque jusqu’à son sommet, nous voyons s’ouvrir devant nous les entonnoirs échancrés, de 15 à 20 mètres de profondeur, au fond desquels sourdent les nappes qui se réunissent pour former le ruisseau ou, comme le disent les indigènes, l’oued qui alimente la ville et irrigue l’oasis. L’eau sort d’une couche de sable fin et blanc qu’El Bekri compare à de la farine et qui paraît constituer une couche inclinée de 15 à 35 degrés au-dessous des argiles et des terrains arénacés et agglutinés formant la partie supérieure de l’isthme ou Draâ. Le fond des entonnoirs est garni de quelques touffes de Joncs et de Typha angustifolia et ombragé par des Palmiers qui semblent suspendus sur ses bords.

Les vents dominant dans l’oasis, surtout en cette saison, sont ceux de l’est à l’est-nord-est : ils désagrègent les couches supérieures, balaient le sable, l’accumulent sur le flanc oriental de la ville, et le précipitent dans les entonnoirs dont le fond se trouve ainsi encombré au grand préjudice du débit des sources. Il serait urgent que des mesures rationnelles fussent prises pour remédier à un état de choses qui, en s’aggravant, compromettrait l’existence même de l’oasis[23] de Tozer.

La population est laborieuse, les jardins sont assez bien cultivés et les tissus que l’on y fabrique fort renommés ; en revanche la population féminine, vêtue de cotonnade bleue, est loin d’offrir le type élégant et distingué que nous avons admiré à Djara et à Menzel ; aussi est-ce dans cette région privilégiée de Gabès que vont prendre femme les riches négociants du Djérid[24].

Les dattes de Tozer, surtout les Deglet Nour, sont appréciées dans le monde entier. Les beaux Palmiers produisent en moyenne une charge de chameau (environ 150 à 200 kilogrammes) et les meilleurs sujets se vendent jusqu’à 100 francs.

5 juin. Départ de bonne heure pour Nefta. La route est monotone : la surface du Draâ, dont nous suivons le côté gauche, est d’abord nue et ne présente plus loin qu’une végétation maigre où la Coloquinte, l’Heliotropium undulatum et le Rhanterium suaveolens jouent le rôle principal. On aperçoit de fort loin la longue pointe des vergers de l’oasis, mais on ne distingue la ville qu’au moment d’y arriver. Nous y entrons du côté de l’est en franchissant un amas de sable envahisseur et nous mettons pied à terre sur la place, à la porte du Dar-el-Bey, antique construction plus ruinée que celle de Tozer. Les deux amels (chefs administratifs) nous y attendent et font assaut de prévenances. Après avoir fêté convenablement la diffa et le lagmi, nous remontons à cheval pour visiter l’oasis que nous traversons dans sa plus grande étendue. Le système d’irrigation est le même qu’à Tozer : mais la pente est plus forte et nous admirons le long des canaux plusieurs chutes que l’industrie pourrait utiliser. Les vergers et jardins sont splendides et bien cultivés : aussi ne remarquons-nous que les plantes vulgaires, amies des talus et des fossés : Inula crithmoides, Plantago major, Sonchus tenerrimus, etc. Tout à coup l’oasis s’arrête brusquement au pied d’une grande dune qui nous rappelle le Souf et où nous recueillons quelques espèces spécialement arénicoles :

Au sortir de la dune nous descendons dans des bas-fonds où le trop-plein des irrigations forme une lagune ou bahr et quelques mares entourées de Tamarix malheureusement défleuris. Sur plusieurs points le sol est formé de sables mouvants et le cavalier qui nous guide et dont la monture s’enlise en une seconde jusqu’au ventre nous démontre de visu le danger que présentent les gouffres des sebkhas.