A noter aussi quelques pieds de Pistacia Terebinthus nichés dans les fentes de la crête.
Il faut songer au retour. Nous regagnons la route de Kairouan, près d’une sebkha qui porte le même nom que la montagne, Khechem-el-Kelb (Museau de chien). Cette vaste mare est peu profonde et très vaseuse ; une bande de flamants roses s’y promène tranquillement, mais à une distance respectueuse, et les coups de feu qu’elle essuie ne paraissent guère l’émouvoir.
Après cette fusillade inutile, nous devons nous résigner à suivre jusqu’à Feriana la longue ligne des poteaux télégraphiques.
24 juin. J’aurais bien voulu reprendre ma course, mais l’ingénieuse bienveillance du docteur trouve mille prétextes pour nous retenir : son herbier à examiner, notre itinéraire à arrêter définitivement et enfin une dernière visite à faire aux jardins, où mon compagnon M. Lataste surprend une belle couleuvre endormie sur un mur.
25 juin. Nous suivons la route officielle, la route de la plaine, qui longe, tout près de Feriana, des rochers d’un rouge noir comme du sang coagulé. Un de ces blocs a été pris par Guérin pour un aérolithe, mais la stratification et le plongement de la roche sous le sol où elle s’enfonce profondément prouvent qu’ils font partie d’une formation régulière, dont ils ne sont que des affleurements. De gros grillons aux flancs sillonnés d’ornements d’un rouge vif (Eugaster Guyonii) courent sur le sol crevassé de la route.
La plaine aboutit à un massif de collines qui semblent barrer l’horizon. Ce n’est qu’en y touchant que nous apercevons la porte étroite d’un long défilé tournant bordé à droite de roches escarpées, le Foum Goubel. Pendant que nos bêtes soufflent et que nos gens grimpent à la poursuite des perdrix qui piètent sans vouloir s’envoler, je recueille quelques plantes : Nigella Hispanica var. intermedia, Polygala saxatilis, Polycarpon Bivonæ, Galium petræum, G. murale, Sedum dasyphyllum var. glanduliferum, Inula montana, Carduus macrocephalus, Scabiosa crenata, Linaria simplex, Sideritis montana.
Le défilé débouche au milieu d’un petit bosquet de Juniperus Phœnicea d’un beau port et d’un effet pittoresque. Nous le traversons et quittons la route pour entrer dans une véritable mer de Halfa dont les panaches d’un blanc grisâtre, courbés par la brise, simulent des flocons d’écume sur la crête des vagues. Après avoir erré quelque temps à la recherche d’un guide et fait lever devant nous des compagnies de jeunes Poules-de-Carthage, nous finissons par entrevoir le bout de la longue nappe de Halfa et par discerner le cercle noir d’un douar, au pied d’un fort rectangulaire romain nommé aujourd’hui Bordj Tamesmida, qui, chose extraordinaire dans cette région, après avoir été ruiné par les Berbères ou les Vandales, n’a point été reconstruit par les Byzantins.
Après m’être livré, avec mon collègue M. Lataste, à la chasse d’un intéressant reptile, le Trogonophis Wiegmanni, gité sous les pierres massives du bordj, je profite du reste de jour pour visiter l’entrée du Foum Tamesmida qui s’ouvre au nord de la ruine. J’y retrouve le Bupleurum Gibraltaricum, le Dianthus serrulatus et l’Hypericum Roberti du Djebel Khechem-el-Kelb, associés au Cistus Clusii et au Ruta angustifolia, tandis que sur les rochers, du côté opposé, poussent le Ballota nigra et de magnifiques pieds de Senecio ambiguus (nouveau pour la Tunisie), dont les capitules ne sont pas encore épanouis.
Le lendemain matin, 26 juin, je reprends avec tout le convoi le chemin du Foum Tamesmida. Le défilé tourne brusquement à l’est, le long d’un rocher où croissent le Malope malacoides, le Sedum album var. micranthum, les Linaria rubrifolia et simplex, l’Antirrhinum Orontium var. microcarpum et le Cheilanthes odora, puis reprend sa direction vers le nord. Un bois de Pins d’Alep couvre les flancs du défilé, et sur les berges du torrent, qui roule un clair filet d’eau, abonde le Senecio ambiguus ; le sentier étroit passe sans cesse d’un bord à l’autre du ravin, bordé par les touffes du Santolina squarrosa, et je salue avec joie, dans cette gorge qui sépare la Tunisie de l’Algérie, la présence inespérée et charmante d’un Églantier en fleurs (Rosa canina var. sepium).
Au bout de trois quarts d’heure d’une marche qui ne nous a pas paru bien longue, nous débouchons dans une plaine où, parmi des buissons bas, poussent de nombreux pieds d’une variété du Thymelæa Tarton-Raira, arbuscule rare sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, près de Djelfa, et non encore signalé en Tunisie. Nous croisons la route directe de Tebessa et suivons une pente douce tapissée d’un gazon ras, au sommet de laquelle s’élève une rangée de piliers reliés à leur sommet par une longue bande de pierres de taille. Sur le pavimentum régulier qui entoure les piliers, se dessinent parfaitement nettes des rainures circulaires qui ne laissent aucun doute sur la destination de l’édifice. Nous sommes en face de magnifiques presses à huile près desquelles existent des restes considérables de murailles. Sur cette colline de Bou-Chebka existait au temps des Romains un de ces Prædia rustica, immenses domaines qui renfermaient tout un peuple d’esclaves. Les plantes que je recueille au milieu des ruines et jusque dans les fentes du pavimentum annoncent, aussi bien que les grands champs de Halfa, que nous sommes en pleine région des hauts plateaux. Ce sont :