Ces bandes de pierres brutes avec leurs monuments barrent complètement la seule voie de communication qui des ruines conduise vers le nord et n’ont pu être établies qu’après la destruction de la ville romaine[32].
Après une courte halte sur ce plateau, nous abordons une plaine ondulée où alternent, suivant la nature du sol, de larges bandes de Lygeum Spartum ou de Halfa. Dans les ravins où la terre est profonde le Cynara Cardunculus s’étale en grosses touffes. La plaine aboutit à une croupe allongée qui se termine par une ligne de collines couronnées, comme toujours dans cette région, par un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts. Nous franchissons une coupure étroite dans la crête rocheuse et entrons dans une nouvelle plaine de Halfa où jaunissent ça et là des carrés de moissons dorées. Une nouvelle chaîne de hauteurs boisées borne devant nous l’horizon. Nous arrivons au sommet par un terrain raviné, récemment ravagé par l’incendie. Le flanc nord, en pente très douce, présente, au milieu de la forêt, quelques fonds encore verdoyants où les blés alternent avec d’étroites et longues prairies naturelles. Tout à coup, en sortant du couvert, nous apparaît l’ensemble imposant des ruines d’Haïdra, l’antique Ammædra : une citadelle, deux arcs de triomphe, une basilique, une tour hexagone, de hauts pans de murailles. Nous passons au milieu de cippes funéraires et, tournant à gauche, nous franchissons la rivière sur une couche horizontale de rocher d’où l’eau tombe en cascade et allons camper à l’ouest de la citadelle. Ruinée par les Vandales ou par les Berbères de l’Aurès, rebâtie par les Byzantins de Bélisaire ou de Salomon, la forteresse a subi une nouvelle destruction, peut-être au temps de la légendaire Kahina, et ses murs encore majestueux n’entendent aujourd’hui que les ululements de l’effraie et le glapissement des chacals.
Un officier tunisien s’est arrangé au milieu de ces ruines un modeste asile ; il y exerce les importantes fonctions d’inspecteur-receveur des douanes. C’est un excellent homme qui nous accueille avec force compliments et, ce qui vaut mieux encore, nous envoie un pot de beurre qui améliore singulièrement notre ordinaire.
La visite des ruines et les préparatifs de notre excursion du lendemain absorbent le reste de la journée.
Mercredi, 29 juin. Avec quelle impatience j’attendais le jour où je pourrais enfin mettre le pied sur le Guelâat Es-Snam, ce merveilleux plateau, cette tranche nummulitique de 100 mètres d’épaisseur qui termine une montagne presque pyramidale et qu’à quinze lieues à la ronde on aperçoit de tous les points de l’horizon. En 1862, lorsque, avec le qaïd Ali, je visitais la frontière algérienne de l’Oued Melleg à Tebessa, j’avais réussi à escalader le Djebel Bou-Djaber dont la crête sert de limite à l’Algérie et recueilli sur le territoire de la Tunisie le Bupleurum Gibraltaricum et l’Artemisia Atlantica ; mais, à la suite d’une conférence de deux heures avec les chefs des Oulad Bou-Ghanem, j’avais dû renoncer à pénétrer plus avant sans faire parler la poudre. Il fallut s’éloigner, non sans jeter un regard de regret sur cette merveilleuse forteresse naturelle qu’à cette époque je n’espérais plus revoir.
Aussi, dès l’aube, nous étions en selle et, laissant à Haïdra nos tentes et notre convoi, nous prenions au nord-est pour tourner la grande forêt de Pins d’Haïdra et traversions une longue plaine de Halfa coupée de petits plateaux pierreux où fleurit le Romarin. Après plus de deux heures d’une marche dont l’ennui n’est rompu que par le vol des Poules-de-Carthage ou la fuite effarée de quelques lièvres, nous atteignions un grand ravin aux berges marneuses au delà duquel le terrain s’élève rapidement, à peine recouvert d’un maigre gazon qu’égaient seules les fleurs du Convolvulus tricolor. Le sommet est occupé par une bande de calcaire à Inocérames, couverte comme d’habitude par un bois de Pins et de Chênes-verts. Avec la nature du sol change le caractère de la végétation et nous faisons rapidement la récolte des espèces suivantes :
- Moricandia arvensis DC. var.
- Helianthemum rubellum Presl.
- H. lavandulæfolium DC.
- H. virgatum Pers.
- Dianthus Siculus Presl.
- Linum suffruticosum L.
- Erinacea pungens Boiss.
- Ononis Natrix L. var.
- Coronilla minima L.
- Hedysarum pallidum Desf.
- Bupleurum fruticescens L.
- Santolina squarrosa Willd.
- Centaurea incana Lag.
- Carduncellus calvus Boiss. et Reut.
- Anagallis linifolia L.
- Linaria scariosa Desf.
La formation crétacée se termine, ainsi que la forêt, au petit col aplati de Foum Rechiana ; devant nous se dresse une montagne aux flancs argilo-marneux couverts de belles moissons et que domine l’immense bloc de rocher aux bords taillés à pic qui forme à son sommet une plate-forme de 75 à 80 hectares et s’appelle Guelâat Es-Snam. Ce n’est pas sans une véritable émotion que j’en atteins la base en passant au milieu des rocs détachés de la masse qui ont roulé sur la pente. Le sommet n’étant accessible que sur un seul point, il nous faut suivre assez longtemps le pied des hautes parois verticales. Dans leurs anfractuosités croassent des bandes de corbeaux et de choucas ; sur nos têtes, les aigles décrivent de grandes courbes en jetant leur cri aigu. Au sommet des blocs, les Goundis montrent leur tête curieuse et disparaissent au moindre geste suspect. Une végétation luxuriante couvre le sol, des touffes de l’Oreobliton thesioides[33] pendent le long des rochers ; dans un enfoncement, un Lierre gigantesque monte jusqu’à la cime et orne plus de cinq cents mètres carrés d’une admirable draperie.
Non loin de là un grand dolmen se dresse parmi les blocs éboulés et deux rochers isolés présentent dans leurs flancs chacun une chambre artistement taillée : l’une de ces chambres est même éclairée par une étroite fenêtre.
Nous avions déjà parcouru un kilomètre depuis la pointe du rocher, lorsque nous apercevons au bord de la plate-forme, vers le nord, quelques maisons en pierres auxquelles on accède par des rampes de degrés taillées en zigzag dans le rocher. Notre approche a été signalée : deux jeunes gens descendent en bondissant l’escalier vertigineux pour venir nous souhaiter la bienvenue au nom de leur père, le moqaddem (chef religieux) de la pauvre zaouïa du Guelâat Es-Snam. Ils nous invitent à monter au village et à y recevoir l’hospitalité jusqu’au lendemain, pendant que leurs gens garderont nos bêtes à la base. Nous ne pouvions songer à séjourner dans ces parages et la seule perspective de passer une nuit au contact des parasites indigènes nous causait des démangeaisons. D’ailleurs il était déjà tard et notre appétit, aiguisé par une longue course, réclamait une satisfaction immédiate. L’ascension de la plate-forme est en conséquence remise jusqu’après le déjeuner, et pendant qu’on apprête ce repas sommaire sous l’arceau d’une voûte naturelle, je recueille à pleines mains les belles plantes qui garnissent les consoles des parois ou qui s’abritent dans les fissures. Je revois là avec une véritable joie bon nombre des espèces que j’étais habitué jadis à rencontrer sur les montagnes calcaires des cercles de Guelma et de Souk-Ahras, et ce n’est qu’au troisième appel que je me décide à revenir m’asseoir près de mes compagnons affamés, rapportant un richissime butin :