Le Djebel Reçaç[6], dont les crêtes dentelées découpent l’horizon au sud-est de Tunis et semblent inaccessibles, exerce sur tous les voyageurs une attraction invincible ; aussi, bien qu’il ait déjà été exploré, nous ne pouvons résister au désir de lui faire, à notre tour, une visite ; nous pouvions d’ailleurs espérer qu’au point de vue zoologique nos efforts ne seraient pas entièrement stériles.

Le 4 avril, dès l’aube, nous partons, conduits par un automédon indigène qui nous amène rapidement à l’établissement des mines de plomb qu’exploite une société italienne. L’accueil du personnel, froid d’abord, devient gracieux dès qu’il est manifeste que nous sommes, non des ingénieurs, mais de simples naturalistes. On nous procure un ouvrier sans ouvrage pour porter le déjeuner et l’eau dont la montagne est complètement dépourvue, et l’ascension commence. Nous suivons un sentier qui s’élève doucement le long de la pente au milieu de blocs détachés, où vivent des espèces intéressantes de Mollusques, et nous amène bientôt au-dessous d’une coupure formant col entre deux massifs aux flancs abrupts. Nous abandonnons la route pour grimper au milieu d’un taillis clairsemé, soulevant les pierres où se cachent des colonies d’Hélices et où mon collègue M. Lataste découvre un petit peuple de fourmis qui s’est construit un véritable gâteau de cellules en carton brunâtre. Puis nous obliquons à droite pour suivre jusqu’au col le pied des roches calcaires dont les fentes prêtent leur abri à la plupart des plantes que nous avons recueillies l’année précédente au Djebel Bou-Korneïn et qui avaient été rapportées du Djebel Reçaç même par M. Doûmet-Adanson dans sa première mission.

Nous citerons seulement : Brassica Gravinæ, B. insularis, trouvé il y a trente ans par nous au Djebel Edough près Bône, Vicia leucantha, Tordylium Apulum très abondant, Valeriana tuberosa, Anthemis punctata, Eufragia latifolia, Scrofularia lævigata, Euphorbia dendroides, Ophrys Speculum, Carex gynobasis, mais nous recueillons surtout avec plaisir un magnifique Erodium qui doit être le type du Geranium geifolium de Desfontaines.

Parvenus au col, nous nous abritons derrière un rocher, dans un coin chauffé par le soleil, pour déjeuner en paix et prendre ensuite quelques minutes d’un repos délicieux en face d’un splendide panorama.

Mon collègue nous quitte bientôt avec le guide pour escalader la dernière cime et redescendre par la mine, tandis qu’avec mon préparateur j’explore, non sans peine, le versant oriental plus riche en Mollusques qu’en plantes.

A cinq heures nous rentrions à l’établissement où nous retrouvions notre cocher et la voiture déjà attelée.

Dès le lendemain nous étions invités par M. le Consul de France et par M. le commandant Coÿne à les accompagner dans une excursion rapide à Porto-Farina et nous partions après le déjeuner. Nous traversâmes rapidement les abords assez tristes de Tunis et nous nous engageâmes dans la zone d’Oliviers qui s’étend, avec de légers ressauts, jusqu’à Bordj-Sebala. Déjà le Cyclamen Persicum étalait ses fleurs roses au milieu des buissons de Zizyphus Lotus et l’Ornithogalum Narbonense dressait dans les moissons son épi à peine épanoui ; le printemps s’annonçait par la tiédeur douce de l’atmosphère. Une pente presque insensible nous amena jusqu’à la plaine de la Medjerda, d’une uniformité monotone. Nous devions coucher au caravansérail qui s’élève à l’entrée du vieux pont sous lequel l’antique Bagrada roulait ses eaux aussi jaunes que celles du Tibre. Mais, après examen des lieux et délibération, dans la crainte d’un mauvais souper et surtout d’un mauvais gîte, il fut décidé que l’on pousserait jusqu’à Porto-Farina.

Après quelques instants de repos accordés à nos chevaux un peu essoufflés et que j’employai à recueillir les coquilles abandonnées sous les arches du pont par la dernière crue, nous reprîmes notre course en suivant une piste assez mal tracée le long des méandres de la rivière. La plaine argileuse commençait à peine à verdoyer ; dans les bas-fonds s’élevaient, rares et drues, de belles touffes de grandes Graminées. Le soleil baissait et teignait déjà d’une couronne fauve le Djebel Ahmar, lorsque je recueillis au bord de la route des pieds fleuris de Lepidium Draba. Enfin, des arbres et quelques buissons, au milieu desquels la route était transformée en bourbier, surgirent devant nous, puis se montrèrent les jardins et les rues sales d’un village dont nous eûmes grand’peine à sortir. De l’autre côté, c’était pis encore : la voie étroite était une vasière, les branches des arbres et des buissons épineux, que l’obscurité naissante ne nous permettait pas d’éviter, nous fouettaient le visage. Aussi est-ce avec bonheur que nous retrouvâmes la prairie et que nous finîmes par atteindre le pied du coteau qui longe la lagune à l’ouest. Malheureusement les chevaux, épuisés par une course rapide et continue, n’avançaient que lentement. Il fallut descendre et la route s’acheva à pied au bruit doux et rythmé du flot qui venait mourir lourdement sur un matelas brun d’herbes marines. Quelques grands édifices détachaient de temps à autre leur silhouette blanchâtre dans la nuit déjà sombre. Au-dessus du lazaret une Effraie jetait son cri sinistre. Enfin les maisons de la ville se montrèrent des deux côtés d’une rue et nous fûmes introduits dans un vieux palais où nous étions attendus. Après un souper bien gagné, nous nous étendions sur les coussins dorés et les couvertures bariolées du khalifa.

Le lendemain à l’aube, pendant que mes compagnons prolongeaient leur nuitée, j’allai faire un tour au bord du lac. De grands carrés de Pavots, aux fleurs multicolores, promettant une récolte abondante d’opium, s’étendaient entre les maisons aux murs gris et les restes de remparts ruinés ; la ruine antique ou moderne, surtout la ruine récente, est la caractéristique de la Tunisie. Au bout d’une courte promenade, je rentre au Dar-el-Bey pour prendre le café et me dirige ensuite vers les ravins, guidé par un des notables du pays, excellent homme, qui me donne le nom arabe de toutes les plantes que nous rencontrons, avec des renseignements sur leur emploi dans la pharmacopée indigène.

La végétation de Porto-Farina m’offre une assez grande variété de plantes vulgaires. J’y observe cependant les espèces suivantes dont quelques-unes sont nouvelles pour la Tunisie : Vaillantia hispida, Trifolium nigrescens, Phagnalon sordidum, Lavatera maritima, Genista aspalathoides, Orobanche Eryngii, Silybum Marianum, Euphorbia peploides, Gymnogramme leptophylla.