II
LA JUIVE
Un cortège de noces se déroulait à travers les ruelles du Mellah. Les musiciens chantaient à tue-tête, avec des voix éraillées, et les invités, malgré la circonstance, conservaient cet air lamentable de leurs visages aux longs nez, de leurs crânes rongés de teigne sous le calot crasseux, et de leurs lugubres lévites d’un noir déteint. L’un d’eux portait à bras tendus, au-dessus de sa tête, la chaise où se tenait assise la mariée.
C’était une toute petite fille, une minuscule petite fille, si chétive, si frêle, qu’on lui eût à peine donné cinq ou six ans, bien qu’elle en eût atteint huit depuis les Pâques, âge auquel il convient qu’une petite Juive de Fez soit mariée.
Juchée sur ce siège mouvant, Meryem s’efforçait de conserver sa dignité, mais ses mains s’agrippaient aux bras du fauteuil dont les balancements l’inquiétaient. La peur de tomber était son unique préoccupation. Du reste, elle se souciait fort peu des événements en perspective, malgré que les conseils maternels eussent essayé de l’y préparer. Les fêtes nuptiales qui duraient depuis neuf jours n’avaient été pour la fillette que des alternatives de plaisirs et de tourments : joie d’être belle et parée, de manger les sucreries, présents du fiancé ; joie des bombances données en son honneur et qui se terminaient invariablement par des orgies de mahia, l’eau-de-vie de figues, âpre et brûlante.
Mais elle avait eu aussi l’ennui des interminables cérémonies durant lesquelles il faut être sage, ne pas bouger, ne pas rire ni parler, et surtout de cette piscine glaciale où on l’avait plongée trois fois, selon les rites, et dont le souvenir la faisait encore frissonner. Elle connaissait son fiancé depuis longtemps et n’éprouvait aucun sentiment à son égard.
Moché Abitbol exerçait le métier de bijoutier dans l’échoppe de son grand-oncle, dont il était un des meilleurs apprentis. Il avait appris l’art des émaux et des filigranes ; il savait ciseler à la lime les bagues, les bracelets, les ferronnières chères aux Musulmanes, ainsi que ces plaques d’or, légères comme des rosaces de dentelle, au milieu desquelles s’épanouit la fleur d’une émeraude pâle. Il assemblait en collier les perles et les pierreries venues des Indes, avec une harmonie délicate, un sens réel de la beauté. Pourtant Moché n’était qu’un petit Juif sale et dépenaillé, aux regards fuyants, à l’air vicieux…, on eût dit un vieillard malgré ses dix-sept ans et il avait déjà causé plusieurs fois le scandale de la Communauté par ses fredaines.
Meryem n’avait que faire de tout cela… Le mariage était pour elle une suite de fêtes après lesquelles, devenue dame, elle porterait la coiffure des femmes mariées. Déjà le premier jour, on avait remplacé sa sebenia de fillette par le fistoul, qui retombe en voile jusqu’à la taille, et sur lequel les soualef de fil noir forment deux bandeaux réguliers de chaque côté du visage.
Le cortège approchant de la maison nuptiale, les musiciens redoublaient de pathétique nasillard. Ils chantaient :
Bienvenue à la beauté de Fez !
Accourez et prosternez-vous,