Et puis, les mois ont passé, insensibilisant, peu à peu, l’acuité de sa douleur. Aux premiers jours d’avril, j’ai retrouvé la Chérifa charmante et joyeuse dans son arsa pleine d’orangers. Elle a repris son air ingénu de petite fille aux grands yeux étonnés. Les esclaves étalent des tapis sous l’ombrage et préparent le thé ; la neige odorante des pétales tombe toujours autour de nous et l’air frémit doucement, chargé de toutes les senteurs et de toutes les ivresses du printemps.
Les fils du Chérif jouent dans les hautes herbes ; le plus jeune trotte à présent, très assuré sur ses jambes. Il s’est approché de Lella Kenza, qui fronce les sourcils et le renvoie d’un geste brusque. Mouley Saïd en tombe assis sur son petit derrière noir.
— Dieu te pardonne, — lui dis-je étonnée, — comme tu es dure avec cet enfant !
— C’est celui de Marzaka, — répliqua-t-elle d’une voix altérée par la haine, — de la pécheresse qui a tué mon fils.
— Par le Prophète ! — m’écriai-je, — tu l’accuses à tort. Certes, je comprends que tu n’aimes pas cette femme, mais elle est étrangère à la mort de Mouley Abd Es Selem…
— Écoute ! le mensonge ne sort pas de mes lèvres, j’en jure par Mouley Idriss[36] ! mon enfant allait bien tant que je suis restée auprès de lui. Le cinquième jour, je suis allée me purifier au hammam. A mon retour, je l’ai trouvé tout raide, il ne voulait plus téter… C’est cette fille du diable qui l’a empoisonné en mon absence, pour que ses fils restent les seuls. La toubiba a dit que Mouley Abd Es Selem est mort d’une maladie dont j’ai oublié le nom, et Mouley Abbas l’a crue. Mais moi, je connais la malice de Marzaka la chienne. Puisse Dieu la confondre ! je la déteste, je lui souhaite tous les maux de la terre ! De ma vie, je n’oublierai son crime.
[36] Le Saint protecteur de Fez.
Lella Kenza, frémissante et les yeux pleins de larmes, jette ses malédictions sous les arbres en fleurs.
Et j’aperçois Marzaka, suivie de ses trois rejetons, qui passe lourdement à l’autre bout de l’arsa, la démarche pesante, la taille déformée…
Le Seigneur, une fois encore, a béni le ventre de la négresse.