— Cela est vrai, opinèrent les vieilles, Allah seul est grand.

En hâte, la doctoresse avait griffonné une ordonnance qu’emportait un serviteur du Chérif, puis elle demanda de quoi baigner l’enfant. Les esclaves s’agitaient dans le tumulte de la fête. De temps à autre, les invitées soulevaient les rideaux de l’alcôve et s’enquéraient de Mouley Abd Es Selem, puis elles reprenaient leur thé ou leurs danses.

On apporta sur le lit un bassin de cuivre rempli d’eau chaude, où la toubiba plongea le bébé, dont le misérable petit corps aux membres raidis était secoué par des convulsions.

— Il allait bien jusqu’à mercredi, — expliquait en pleurant Lella Kenza ; — cette nuit-là, je suis allée au hammam. A mon retour je l’ai trouvé malade, et, depuis, il ne veut plus téter.

La doctoresse me dit tout bas :

— C’est le tétanos, il est perdu… Voici la première fois que je vois un pareil cas. La plaie ombilicale a dû être infectée au moment de l’accouchement. Ces femmes ont un tel manque de soins !

Lella Kenza levait sur nous ses grands yeux pleins de détresse :

— Oh, que j’ai peur ! — murmura-t-elle d’une voix brisée…

Mouley Abd Es Selem mourut avant l’aube, avec les derniers accords de la musique, alors que les invitées prenaient congé de la Chérifa. Il fut enterré le matin même.

Lorsque je quittai Fez, quelques jours plus tard, j’emportai la hantise du désespoir où je laissais Lella Kenza.