Une folle épouvante précipita le Mellah vers la fuite, l’unique salut. Rebka entraînait ses filles ; Moché emportait Meryem, trop faible pour marcher. Poursuivi par une bande d’assassins, il ne tarda pas à se débarrasser du léger fardeau qui entravait sa course, peut-être avec l’espoir que l’enfant arrêterait la meute enragée… Mais les massacreurs négligèrent la petite malade, et elle les vit avec horreur assommer, à quelques pas d’elle, son mari qui demandait grâce, sans même essayer de se défendre…
Plus tard, un Juif ramassa l’enfant évanouie et la chargea sur ses épaules. Il atteignit sans encombre le Palais du Sultan dont les portes, sur l’ordre de Moulay Hafid, avaient été ouvertes aux malheureux.
Les cris durèrent jusqu’à la nuit ; puis, las de tuer et de piller, dispersés par quelques moghaznis, les Fasi rentrèrent chez eux.
Mais, dès le lendemain, la fusillade reprit avec l’accompagnement sourd des canons. Les Berbères de la montagne, attirés par l’appât du pillage, s’abattirent autour de Fez comme une nuée de faucons, et les soldats français accouraient, de leur côté, au secours de leurs compatriotes enfermés dans la ville. Les Juifs gémissaient en implorant l’Éternel, à chaque explosion qui venait du Mellah, car leur malheureuse cité paraissait une cible pour tous les adversaires… Et, pendant des jours et des jours, le chœur de leurs lamentations s’unit au fracas des combats. Puis, le calme ayant repris ses droits, ils se hasardèrent à rentrer chez eux, le désir de vérifier si la cachette des trésors familiaux avait échappé aux investigations dominant leur terreur. Mais les femmes et les enfants restaient encore au palais. On les avait parqués, en différentes cours, même dans celle de l’impériale ménagerie. C’est là que Meryem avait retrouvé sa famille échouée entre les cages dans lesquelles tournaient, viraient, rugissaient et glapissaient affreusement des lions, des tigres, des hyènes affolés par cet amas de chair humaine à forte senteur.
Les fillettes pleuraient, secouées de peur, une épouvante succédant à l’autre, Meryem en oubliait ses souffrances, elle ne pouvait détacher ses yeux d’une panthère dont l’énorme patte, aux griffes contractées, se tendait vers elle à travers les barreaux, comme pour la saisir. La nuit, des yeux phosphorescents brillaient au fond des cages, et tout à coup un horrible rugissement secouait le silence, prélude du concert auquel tous les fauves ne tardaient pas à prendre part… Le froid était encore vif, et les misérables n’avaient qu’une litière de paille pour s’étendre ; des esclaves noirs leur distribuaient, l’air méprisant, quelques pains et un peu de soupe. Le Sultan, protecteur attitré des Juifs en son empire chérifien, ne pouvait moins faire que leur accorder cette hospitalité.
Après quelques semaines de ce cauchemar, ils commencèrent à regagner le Mellah. Ceux dont les demeures n’étaient plus habitables, trouvaient asile chez des amis et dans les synagogues ; les autres réparaient en hâte les dommages de leurs maisons pour s’y réinstaller.
Meryem rentra chez ses parents. Les esprits s’apaisaient peu à peu ; les enfants, avec l’insouciance de leur âge, recommençaient à jouer, les femmes à se faire des visites où elles buvaient du thé tout en savourant les confitures de cédrat et de fleur d’oranger.
Le petite veuve, délivrée du supplice quotidien, revint à la santé. On l’avait aussitôt promise au frère aîné de Moché, le vieux Chlamou Abitbol qui venait de perdre sa femme, et était allé à Gibraltar régler quelques fructueuses affaires.
Meryem avait onze ans et devenait fort jolie, elle se plaisait à la parure, s’attardait devant les miroirs venus d’Espagne, et le jour du Sabbat, où l’on se promène gravement en toilette à travers les ruelles nauséabondes, lui procurait un plaisir jusqu’alors inconnu. Elle sentait le regard des hommes s’arrêter sur elle avec insistance, une étincelle allumée au fond de leurs longs yeux sournois. De romanesques pensées hantaient son esprit ; elle imaginait mille aventures dont elle serait l’héroïne, des paroles d’amour suaves et troublantes, des compliments, de grands personnages agenouillés devant sa beauté, lui prodiguant les bijoux et les parures… Mais, à vrai dire, toutes ces rêvasseries n’avaient rien à faire avec l’avenir réel, le fiancé à mâchoire édentée, ni la vie conjugale dont la première expérience l’avait si fort rebutée, bien qu’à présent elle sentît quelques secrets penchants aux plaisirs sensuels.
Non, le héros de ses rêves n’était, il faut l’avouer, pas même un coreligionnaire, mais plutôt un être fantaisiste doué de toutes les qualités, de tous les prestiges, un étranger venu d’un pays très lointain… peut-être, à la rigueur, un de ces Juifs de la jeune génération qui portent des complets européens, des chapeaux de feutre et de scintillantes chaînes de montre. Tout en y songeant, Meryem supportait sans peine son veuvage et l’attente prolongée du vieux Chlamou.