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Un samedi, tandis que Meryem se promenait avec sa mère et ses sœurs, fière, droite, le châle de soie blanche coquettement drapé sur ses épaules, selon la mode nouvelle, un cavalier musulman vint à la croiser.

El Hadj Mohamed Ben Zakour, jeune et riche négociant en soieries, se faisait édifier une maison au Tala[40], et, malgré sa répugnance à circuler à travers le Mellah, il s’était décidé à y aller voir certain plafond d’un style moderne, dont on vantait la décoration.

[40] Quartier de Fez.

Les Juifs se rangeaient, humbles et serviles, devant lui, mettant un empressement exagéré à lui indiquer son chemin. Mais à peine El Hadj Mohamed eut-il aperçu la petite veuve qu’il en oublia l’objet de ses recherches.

Meryem était alors d’une beauté saisissante, dans tout l’éclat de ses douze ans épanouis. Les soualef de soie noire faisaient ressortir sa peau fine, si blanche, avivée d’un rose exquis, plus tendre que celui d’un pétale. Ses grands yeux sombres prenaient une expression doucement voluptueuse entre les cils très longs qui palpitaient comme de petites ailes ; le nez mince, presque droit, s’inclinait à peine au-dessus d’une bouche semblable à la grenade entr’ouverte. Et l’ovale parfait du visage évoquait celui des madones que les Chrétiens mettent en leurs temples, à la fois candides et troublantes par le charme extrême de leur beauté.

Malgré l’habituel mépris des Musulmans pour les Juifs, El Hadj Mohamed se sentit embrasé d’un subit amour irrésistible, peut-être en raison d’une lointaine hérédité… Chacun sait que les Ben Zakour descendent d’Israélites convertis à l’islamisme, au temps de Mouley Ismaïl.

Meryem ne manqua pas de remarquer son trouble, et, comme il était jeune et séduisant, avec son profil énergique au nez hardiment busqué en bec de faucon, elle pensa tout le reste de sa promenade à cette rencontre, sans espérer toutefois qu’elle se renouvelât, car les Musulmans ne viennent guère au Mellah ; mais en rentrant chez son père, elle le trouva en grande conversation avec El Hadj Mohamed au sujet d’une affaire de terrain subitement inventée par celui-ci. Meryem se sentit submergée d’un immense orgueil, car elle comprit que c’était pour elle seule que le seigneur arabe honorait leur demeure. Il coulait à chaque instant vers elle des regards admiratifs qui lui brûlaient le cœur et en précipitaient les battements. Pourtant il ne lui adressa pas la parole, très affairé en apparence à discuter avec le vieux Youdah, mielleux, déférent, mais âpre au gain.

Le lendemain, comme Meryem traversait le souk, elle fut abordée par un petit Juif mendiant et borgne, dont la réputation était mauvaise.

— Écoute, — lui dit-il, — je viens de la part d’El Hadj Mohamed qui veut te parler. Il retournera demain chez ton père ; sois près de la porte pour lui ouvrir.