Certes, il avait eu à souffrir pour elle déjà plus d’un tourment ! Le lendemain de la fuite, les Juifs, ameutés par le vieux Youdah, ayant fait un énorme scandale, El Hadj Mohamed avait dû se résoudre à un gros sacrifice d’argent pour se concilier le khalifat du Pacha, et empêcher que ses adversaires, forts de leur bon droit, obtinssent satisfaction…

Lorsqu’il émit l’intention d’épouser Meryem, la réprobation générale fut plus terrible encore. On le traitait d’insensé en lui prédisant tous les malheurs. Le marchand ne se laissa pas émouvoir. Orphelin et libre, rien ne pouvait contrecarrer ses desseins. N’avait-il pas, en compensation de cette hostilité, les caresses affolantes de l’épouse au corps blanc, perverse et lascive pour lui plaire…

Meryem crut atteindre au sommet du bonheur, mais elle ne tarda pas à s’ennuyer dans sa solitude. La réclusion lui pesait, elle n’avait aucune amie et ne voyait personne. Il ne suffit pas, pour être heureuse, d’avoir un époux amoureux, une jolie demeure, des esclaves, une existence oisive et large. Il ne suffit pas de posséder les plus somptueuses parures, si nulle ne peut les voir et les envier… Quand, au crépuscule, elle montait à sa terrasse, les femmes des maisons voisines tournaient dédaigneusement les épaules, jalouses au fond du cœur de cette Juive trop belle, dont elles parlaient avec mépris. Meryem sentait même la sourde hostilité de ses négresses qui, hors de sa présence, crachaient après avoir prononcé son nom et ne manquaient pas d’ajouter :

— Sauf ton respect !…

Elle avait espéré que les revendeuses juives, les vieilles au nez crochu et au menton retroussé, viendraient chez elle comme dans les autres logis, proposer leurs marchandises. Mais, toutes, d’un commun accord, se gardaient de pénétrer chez la fille d’Israël coupable, la chienne qui osait se prostituer à un Musulman…

Un jour pourtant, alléchée par l’appât du gain, la vieille Sarah vint apporter des bijoux et des étoffes. Elle ne voulait pas entrer, prétendant, contre la coutume, rester à la porte, avec des airs de chatte qui a peur de se souiller.

Meryem la fit introduire de force par ses négresses et elle soutint sans rougir les invectives de la sorcière qui joignait à son petit commerce, un autre trafic moins honnête et très lucratif. Lorsque Sarah eut fini de l’anathémiser, Meryem lui glissa une bourse d’argent entre les doigts et la vieille, soudain, devint plus amène. Elle consentit à boire un verre de thé et à raconter quelques histoires du Mellah que Meryem écoutait avec un intérêt passionné. Pour achever de la corrompre elle paya une sebenia trois fois plus que sa valeur et Sarah s’en fut, ravie d’avoir trompé sa coreligionnaire.

Dès lors, la revendeuse devint la commensale habituelle du logis. El Hadj Mohamed ne pouvait entrer chez lui sans trouver Meryem en grande conversation avec l’horrible vieille qu’elle gavait de sucreries et comblait de cadeaux. Leurs voix s’unissaient, nasillardes, dans les romances populaires du Mellah.

Il éprouvait pour Sarah une extrême répulsion, mais, amoureux et faible devant sa femme, il n’osait la priver de son plus grand plaisir. Meryem reprenait peu à peu ses coutumes presque abandonnées après sa fuite ; elle célébrait le Sabbat, les Pâques et les innombrables fêtes juives, avec le consentement morne de son époux.

Au bout d’un an elle lui donna un fils qui ne vécut pas, et, féconde, elle continua chaque année à mettre au monde un enfant. Mais, par une malédiction du Seigneur, elle n’en pouvait élever aucun ; ils mouraient tous, frappés d’un mal mystérieux…