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Meryem perdit vite sa beauté, ses chairs devinrent molles et flasques, son nez s’accusa désagréablement, sa peau blanche prit la teinte blême d’une bougie. A vingt ans elle était laide et son mari ne l’aimait plus.
El Hadj Mohamed n’eut aucun soin de lui cacher son détachement ; il se montra exigeant et parcimonieux, il interrompait ses romances avec colère et lui interdit de recevoir la vieille Sarah, son unique amie. Les esclaves, devinant les nouveaux sentiments du maître, se firent de plus en plus insolentes vis-à-vis de Meryem ; les voisines de terrasses ricanaient très haut en l’apercevant, haineuses et satisfaites, et leurs sarcasmes atteignaient cruellement la délaissée.
El Hadj Mohamed, fort embarrassé de sa Juive, ne voulut cependant pas la répudier, par amour-propre, afin de ne pas donner raison aux amis qui lui avaient autrefois prédit le malheur de cette union. Peut-être aussi, retenu par un attrait voluptueux que la savante perversité de Meryem exerçait encore sur ses sens…
Mais un jour il se remaria.
El Batoul entra dans sa maison avec des airs de sultane.
Elle était fille d’un humble kateb[41], et n’avait toutefois consenti à devenir la coépouse d’une Juive, qu’éblouie par le faste et le rang d’El Hadj Mohamed. Sa jeunesse et sa fraîcheur enchantèrent l’époux. Elle avait des joues rondes et fermes, des cheveux crépus, une bouche épaisse et des narines aux larges tendances décelant le sang noir qui courait dans ses veines.
[41] Scribe.
Elle prit aussitôt dans le logis l’importance d’une « maîtresse des choses » ; elle affectait de traiter Meryem avec plus de hauteur que ses négresses, ne manquant aucune occasion de l’humilier. La pauvre Juive se sentait désespérément seule dans ce milieu hostile, en butte aux mille méchancetés des esclaves et de la favorite, n’ayant personne pour l’en protéger. El Hadj Mohamed ne lui permettait pas de se plaindre.
Pourtant il passait avec elle une nuit sur deux, selon les préceptes du Livre, car il craignait de paraître devant Allah, au jour de la Rétribution, comme ces maris « dont les fesses seront inégales, pour avoir injustement réparti leurs faveurs envers leurs coépouses[42] »… Et il pensait satisfaire toutes les exigences religieuses par cette concession pour laquelle il conservait toujours quelque goût.