— Mais tu n’as pas vu la plus belle, celle-ci, que Si M’hamed bey donna jadis à ma grand’mère, Lella Kmar, son épouse favorite…

Elle me passe un joyau, près duquel en effet tous les autres pâlissent. Un énorme diamant, d’une extraordinaire limpidité, serti dans une couronne d’or aux ciselures incroyablement fines et compliquées. Un vrai bijou de reine ou d’odalisque. Mais je ne l’imagine pas à la main d’une Européenne. Cette bague fait une saillie bizarre sur le doigt.

Et j’admire encore les mille ustensiles de toilette : aiguières d’argent, boîtes à fard, miroirs, coffrets incrustés d’écaille et de nacre.

Avant de partir, il me faut dire bonjour aux enfants : les quatre fillettes de la princesse Bederen’nour, qui apprennent le français avec une institutrice juive, et ses trois garçons, déjà conscients de leur importance mâle. Les aînés, cinq et sept ans, récents circoncis, ont des grimaces de souffrance, malgré leur précautionneuse démarche écartée. Et il y a aussi la toute petite et laide progéniture de Lella Zenouba qui piaille dans les bras de sa nourrice.

Je quitte enfin mes amies. Le garçonnet Béchir m’accompagne cérémonieusement jusqu’au bout de l’impasse avec son allure de jeune canard.

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La semaine suivante, passant par la cuisine, j’aperçus Mabrouka la négresse en vive conversation avec Chedlïa :

— O Allah ! — Qu’il soit exalté ! — O notre Seigneur Mohamed !… O Miséricordieux ! — gémit-elle en me voyant. — Quel malheur !… La princesse Bederen’nour est au désespoir !… Sa bague de diamant, le présent de Si M’hamed bey, a disparu !… Hier elle était en train de se parer, aidée de la petite Aïcha, lorsque Si Mansour est entré. Il l’a entretenue quelques instants, et, quand la princesse s’est remise à sa toilette, la bague n’était plus là !… Il n’y avait dans la chambre qu’Aïcha, mais on a beau la fouetter, elle s’obstine à ne pas avouer son vol. C’est une tête solide ! Du reste, il est vrai qu’on l’a fouillée en vain. Et que ferait-elle de ce bijou, elle qui ne sort pas de la maison ?… Dans ma pensée, c’est le tour d’un « chitane », d’un diable jaloux qui a enlevé la bague. On ne la retrouvera jamais !


Quelque temps après, nous prenions le thé au Belvédère avec des amis. Des messieurs et une petite femme très empanachée, à la toilette suggestive, occupaient la table voisine.