— Et à moi qu’il t’est plus cher que ton propre fils.

Les voix s’élevaient hostiles et aigres. La vieille Aïcha intervint :

— Vous ne connaissez pas la honte de vous disputer ainsi un pareil jour… Allons, que chacune y mette du sien.

Elles finirent par s’accorder pour un sadoq de 80 réaux, et convinrent aussi de remplacer une des sebenia par une jolie dfina. Lorsque le marché fut conclu, elles redevinrent affectueuses et empressées ; elles s’envoyaient réciproquement mille flatteries, tout en buvant du thé à la citronnelle.

Rita n’avait point paru, elle s’était réfugiée dans la cuisine, le cœur tumultueux et l’air indifférent.

Après le départ des visiteuses, toute la maison fut en effervescence, car les hommes étaient annoncés pour le dîner du surlendemain. Mabrouka s’en fut au souk acheter des poulets, des pigeons, de succulentes têtes de mouton, et Saadia, aidée de Zohra, confectionna un ragoût de viande au miel, relevé de safran, d’épices et de raisins secs, comme on n’en mangeait même pas chez le pacha.

Si Hamou et ses amis arrivèrent après le moghreb, escortés par beaucoup de jeunes garçons tenant des cierges allumés. Les femmes épiaient le cortège à travers les fentes de leurs portes, elles l’accueillirent par des yous-yous plus exaspérés au moment où l’on récita la Fatiha[56] qui consacre les fiançailles.

[56] Premier chapitre du Koran.

Le lendemain, Lella Fathma et ses parents, toutes parées, vinrent à leur tour apporter des dattes, les cierges destinés aux noces, un caftan de soie couleur radis, et un plat rempli de henné sur lequel étaient disposés quatre œufs. Elles trouvèrent la maison ornée de coussins, de tapis et de broderies que Saadia avait tirés des coffres et empruntés à ses voisines. A l’un des bouts de la principale chambre, on avait aménagé le qtaa, mystérieux sanctuaire des fiancées, que les tentures et les mousselines séparent du reste de la pièce. La jeune fille y entra, le cœur palpitant d’orgueil et de joie. Son rêve s’accomplissait enfin. Elle devenait l’héroïne vers qui tous les regards convergent, l’arousa, plus semblable à une houri qu’à une simple créature d’Allah. Ses sœurs et ses jeunes amies l’entouraient en babillant comme des oiselles. Mais Rita ne répondait pas à leurs propos ; elle s’appliquait à garder l’attitude rituelle, immobile, les yeux baissés, le visage impassible et grave. De temps à autre, les invités écartaient un peu la tenture, afin de juger sa contenance, et elles ne tarissaient pas d’éloges sur cette arousa qui témoignait une si grande honte. Elles partirent à la nuit, après la cérémonie du henné qui eut lieu en grande pompe au milieu du patio. Seules, les fillettes restèrent dans la maison pour tenir compagnie, durant trois jours, à leur amie. Elles la taquinaient gentiment, selon la coutume :

— Hélas ! — disaient-elles, — tu vas nous abandonner.