— Tu vas connaître la douleur des noces.

— Mords tes vêtements pour ne pas crier.

… Zohra vint auprès d’elle et fit sortir tout le monde, afin de donner à sa sœur les suprêmes conseils.

— Tâche d’être une fille raisonnable qui fasse honneur à notre maison. Ne repousse pas ton époux, laisse-le t’approcher afin qu’on sorte vite ton seroual[60].

[60] Pantalon.

Ces paroles augmentaient le trouble de Rita… Tout à coup, elle tressaillit. Une rumeur significative emplissait le patio, dominée par la plainte acide des flûtes. Si Abd Er Rahman entra dans le qtaa, Rita lui baisa la main en pleurant, puis il la chargea sur son dos et la porta jusqu’à la mule arrêtée au seuil de la maison. Après l’interminable attente anxieuse, le départ se fit très vite. Les neggafat arrangèrent en hâte le haïk de la mariée et, très soigneusement, elles appliquaient un coin de son voile sur l’arrière-train de la bête, de crainte qu’un ennemi, durant le trajet, y mît le doigt, ce qui eût aussitôt rompu la virginité de l’arousa. Le cortège s’ébranla au milieu de la musique, des chants et des cierges, dont la flamme vacillait au vent. Bien que la demeure de Si Hamou fût toute proche, il fit un long détour à travers les souks silencieux et noirs, où de rares marchands s’attardaient encore en leurs échoppes… des yous-yous exaspérés accueillirent son arrivée.

Le zaouak descendit sa fille de la mule, et la porta sur son dos jusqu’au seuil de la chambre nuptiale, dont Lella Fathma barrait l’entrée ; Rita, guidée par la neggafa, dut, en témoignage de sa future obéissance, passer trois fois sous le bras étendu de sa belle-mère, puis on l’introduisit dans le qtaa qui avait été préparé au bout de la pièce. Les parentes du marié se bousculaient pour apercevoir la jeune fille, mais la neggafa les renvoya d’un geste autoritaire, et, après avoir une dernière fois retouché les parures de l’arousa, elle fut s’accroupir à l’autre extrémité de la chambre vide…

Une angoisse affolante s’empara de Rita, elle eût voulu fuir et n’osait faire un mouvement dans la crainte de déranger sa toilette… L’épreuve conjugale, dont elle savourait longtemps à l’avance le trouble délicieux, lui causait, à présent que l’heure était proche, une appréhension, une terreur qu’elle ne pouvait dominer. Son cœur battait à grands coups, et elle se sentait défaillir, la sueur ruisselant le long de ses tempes… Puis, comme l’attente se prolongeait, elle sombra dans une sorte de torpeur, d’engourdissement hébété… Soudain, l’impression d’une présence humaine la rendit à son épouvante. Le marié était entré dans le qtaa sans qu’elle s’en aperçût, et la neggafa se retirait discrètement en fermant les verrous.

Si Taleb contemplait sa femme, et il la trouvait à son gré.

— Tu es belle, — dit-il, en l’embrassant sur le front. — Pourquoi trembles-tu ? Il ne faut pas avoir peur… Tu sais, je ne veux que ton bien… te voici mon épouse, celle qui réjouira toute ma vie, s’il plaît à Dieu !