Rahma regagna sa chambre au chant du muezzin. Aucun bruit ne troublait le silence. Lella Mina dormait entre les bras de Saadia, Setra et Yasmin, enlacées, avaient sombré dans le sommeil.

Tandis que le tajer Mansour se réjouit aux noces, toutes ses femmes, vaincues par la volupté, s’alanguissent en des rêves enchanteurs.

Depuis lors, Rahma ne vécut plus que dans l’espoir de renouveler son plaisir. Mais les maris s’absentent rarement un même soir, et les deux amies durent se contenter des entrevues au crépuscule, et des tendresses que l’on murmure d’une terrasse à l’autre.

Elles s’envoyaient aussi de petits présents, échangeant leurs bijoux ou leurs turbans brodés. Rahma, une fois, à force de cajoleries, obtint de Lella Fatime un repas succulent et complet que les négresses descendirent à la Cherifa, lorsque la nuit eut étendu le voile de ses ténèbres. Mais tout cela ne parvenait point à tromper leur impatience et elles languissaient dans la contrainte, comme des plantes qui pensent mourir aux derniers jours de l’été.

— O ma gazelle, — soupirait Rahma ! — combien d’obstacles me séparent de toi ! des murailles épaisses et des portes, et la vigilance d’un époux soupçonneux. Pourtant mon cœur épanche vers toi tous ses désirs, tels les pleurs du nuage, ô rose parfumée ! et je succombe sous la tristesse de mon sort.

— Qu’il m’est dur, madame ma colombe, de ne pouvoir répondre à tes souhaits ! Tes larmes tombent sur mon cœur comme des gouttes d’huile brûlante, et l’embrasent. C’est plus de tourments que je n’en puis supporter… Qu’Allah me protège ! Je viendrai demain soir en ta chambre.

— Je reconnais là ton amitié, mais je crains que nos époux ne s’éveillent et ne nous fassent appeler.

— Tu trembles au moindre vent, ô ma beauté ! Dieu n’a-t-il pas donné la force à l’homme et la ruse à la femme ? Et pourquoi fait-il pousser dans les jardins la fleur au suc d’oubli ?… Demande à Lella Fatime de se procurer un peu d’afioun[64], dont tu me passeras…

[64] Opium.

Rahma sut profiter du conseil de l’expérience. Lella Fatime, que troublaient aussi les effluves du printemps, accepta sans trop de peine, la suggestion de sa bru : La couffa d’El Bachir dissimulait, ce jour-là, sous la tige verte des ghorchef, plus de bouteilles et de drogues qu’il n’en fallait pour la joie et la tranquillité de mille et un harems…