— Hélas ! — répondit avec abattement Mouley Larbi, — ce n’est rien de tout cela ! ô fleur de mon jardin ! délice de mes jours ! sache que le Sultan m’a désigné pour épouser sa sœur Lella Rita, veuve de Mouley Ben Naceur !

Alors Lella Aïcha se mit à gémir et à déchirer ses vêtements, car l’adversité dépassait les bords de la coupe où elle allait s’abreuver. Elle prévoyait que la princesse n’accepterait jamais une coépouse, et que son propre bonheur serait le prix dont Mouley Larbi payerait cette éclatante union…

Lui aussi versait des larmes amères. Il songeait tristement à tout ce qu’il devrait abandonner : sa vie champêtre et plaisante, son pays des Doukkala, son repos et surtout la colombe tant aimée, la belle au corps souple et flexible comme le fût d’un palmier !

Mais on ne refuse pas une sœur du Sultan !

Et l’époux pleura toute la nuit auprès de l’épouse, sans ajouter de paroles superflues.

Dès le lendemain il prépara son départ, choisit un intendant et s’en fut chez le cadi pour répudier, ainsi qu’il convenait, Lella Aïcha, sa charmante. Il ne le fit point sans lui accorder généreusement une partie de ses biens, en sorte qu’il se trouvait presque pauvre au moment de contracter une impériale alliance.

Le mariage n’en eut pas moins lieu, à Fez, avec tout le luxe désirable, Lella Rita était fastueuse et pleine de vanité. Ayant été l’épouse déférente d’un puissant, ce ne fut pas sans raison qu’elle désigna pour lui succéder le modeste chérif. Dès la nuit de leurs noces, elle se félicita de le trouver, suivant sa réputation, jeune, vigoureux et plus beau que la lune à son apogée.

Mais, pour ce qui est de Mouley Larbi, il n’en fut pas de même. L’arousa possédait une taille épaisse, des traits rudes, et le charme de sa jeunesse datait d’un autre règne… Il s’efforça néanmoins de la contenter, car il était fort pénétré de l’honneur qu’elle lui avait fait en le choisissant.

Après les fêtes, qui furent longues et splendides, ils entamèrent leur vie conjugale. C’est alors que le Chérif perçut la qualité de son destin. Il habitait un palais rutilant de peintures et d’ors, aux vastes cours pavées de marbres, aux jardins enchanteurs entre les murs. D’innombrables esclaves s’empressaient à le servir et lui témoignaient un excessif respect… Elles ne pénétraient jamais en la pièce où il se trouvait que prosternées, se traînant sur les genoux et les mains, selon la coutume des maisons impériales. Les repas se succédaient, abondants et délicieux, les chambres étaient garnies de sofas, de tentures et de tapis.

Pourtant Mouley Larbi, au milieu de cette prospérité, se sent plus misérable que le dernier des mendiants, plus asservi que les négresses rampant à ses pieds…