Ces jours-là, les esclaves n’apportent point de repas à Mouley Larbi. Et comme son amour-propre répugne à chercher ailleurs la pâture qui lui est refusée dans son logis, le Chérif attend, affamé, que l’épouse mette un terme à ses rigueurs.
Par une infortune superflue, la maladresse de son intendant dissipa tous ses biens. En sorte que Mouley Larbi, dans son apparente opulence, ne possède plus de quoi s’acheter un burnous, et ne peut attendre que de son épouse l’argent nécessaire à ses moindres dépenses.
Il n’a même pas la compensation d’oublier ses tourments entre les bras d’une jeune et tendre négresse. La farouche jalousie de Lella Rita veille sans trêve, et elle poussa la prévoyance jusqu’à ne s’entourer que d’esclaves dont les visages de poix mettraient en fuite le diable lui-même.
L’unique plaisir qui reste au Chérif est de participer à ces réunions de lettrés, ses anciens compagnons de jeunesse, où l’on boit beaucoup de thé, tout en reprenant les vieilles et puériles controverses inlassablement passionnantes pour les générations et les générations.
« Doit-on recommencer la prière lorsqu’on s’aperçoit qu’on avait un pou sur son vêtement ?
« Est-il permis d’accompagner le cercueil d’un libertin ?
« Le jeûne du Rhamadan est-il rompu par les fileuses qui réunissent les brins de lin entre leurs lèvres ? »
Chacun donne son avis avec courtoisie, et cite l’opinion des savants illustres et des commentateurs. Une paix reposante emplit les mesrias où l’on s’assemble. Les matelas, un peu durs et plats, sont enveloppés d’étoffes très blanches ; des nattes de jonc, faites à Salé, recouvrent la chaux des murs, les livres et les papiers s’empilent dans un coin de la chambre. Quelquefois une douce et fauve tourterelle roucoule dans sa cage, et la boule d’un basilic jette une fraîche note de verdure. Car ces doctes personnages ont gardé leurs goûts d’étudiants. Au printemps, ils aiment à s’assembler dans les vergers en fleurs étagés sur la colline. Ils continuent à discuter l’excellence des prières surérogatoires, tout en humant délicieusement le parfum des roses et des orangers, dont le vent secoue les pétales sur leurs genoux.
En l’une de ces réunions, plus plaisante encore que les autres, ils firent venir des cheikhat habiles à jouer du luth, du tambourin et du gumbri. Elles chantèrent d’amoureuses chansons :
O gens ! qui dira les tourments endurés