En effet, il n’essaya pas de l’approcher.
C’était un homme jeune, au visage très doux. Lella Nfissa n’écoutait pas ses paroles, mais son immobilité la rassurant, elle cessa de crier. Même elle consentit à revenir auprès de lui, et, toute tremblante, elle le laissa contempler son visage.
Moulay Ahmed n’en chercha pas plus cette nuit-là, et, bien entendu, on ne sortit pas le siroual[70]…
[70] Pantalon.
Chaque soir, il revint près de Lella Nfissa qui commençait à s’accoutumer à sa présence. Il dormait sur un des sofas, sans troubler le repos de la petite. Lella Nfissa retrouvait sa gaîté, et, le jour de la ceinture, oublieuse de son rôle, elle causa un gros scandale en courant à travers la cour avec les fillettes de son âge.
Ce lui fut un nouveau chagrin de quitter Meknès, ses amies, ses servantes et son tendre père si malade. Elle n’avait point encore atteint les remparts de Fez que Sidi El Hossein s’endormait dans la miséricorde d’Allah…
Moulay Ahmed n’en avertit point sa petite épouse ; ce n’est que de longs mois après qu’il commença, très doucement, à lui faire pressentir la vérité…
Il possédait une fort belle demeure et beaucoup d’esclaves, Lella Nfissa fut accueillie comme une sultane, adulée, comblée de présents. Chacun de ses désirs se trouvait aussitôt réalisé. Du reste, elle préférait à toutes choses les jeux et bavardages avec les négrillonnes de la maison, ou les fillettes, parentes du Chérif, qu’on amenait souvent pour la distraire.
Peu à peu elle oubliait les longues heures de contrainte passées auprès d’un vieillard malade, et la sage immobilité apprise durant son enfance. Il semblait que toute l’ardeur juvénile de son être voulût prendre sa revanche. Elle courait comme une gazelle à travers les allées du riadh, essoufflée, joyeuse, un peu folle, Moulay Ahmed la regardait avec un sourire attendri. Chaque nuit il accompagnait sa femme dans l’immense salle reluisante de mosaïques et de dorure qui était leur chambre conjugale, et il s’étendait sur un des grands lits à colonnes, tandis que la petite, toute fatiguée de ses jeux, tombait endormie sur un sofa.
Alors, sans bruit, l’époux quittait la pièce et s’en allait rejoindre Mahjouba, la négresse…