Lella Nfissa aime et frémit d’amour, à l’heure même de son mariage.

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AMMBEUR LA FAVORITE

Certes, Allah s’était montré généreux envers sa créature en conduisant Ammbeur chez Si Othman el Arfaoui, l’homme pieux. Et bien qu’elle ne fût qu’une esclave, ses jours s’écoulaient tièdes et limpides derrière les hauts murs blancs qui séparaient cette demeure du reste de l’univers. Pourtant, elle avait été volée très loin, dans le Sous, alors qu’elle accomplissait à peine sa deuxième année.

Lella Myrrah l’éleva presque maternellement avec ses deux filles, et Si Othman lui témoignait une hautaine mansuétude. Dans la maison, chacun l’aimait pour sa gaîté, sa douceur et sa grâce ; depuis qu’elle était nubile, son visage revêtait une grande beauté.

Celui qui verra Ammbeur sera ensorcelé, car sa chevelure noire et soyeuse recouvre ses épaules ; ses yeux sont langoureux comme ceux de la gazelle ; ses lèvres rouges s’ouvrent dans un sourire sur une rangée de perles, et ses sourcils ressemblent aux noun tracés par un habile calligraphe. Elle est fine et brune, d’un brun exquis se rapprochant de la couleur ambrée. Ammbeur[71], tu es bien nommée… Celui qui te possédera, ses blessures guériront, ses tourments seront oubliés… A ton poignet est un tatouage délicat ; tes membres sont de beaux cierges lisses et les seins font saillie sur ta jeune poitrine, telles les pommes des pays chrétiens.

[71] Ambre.

Ammbeur est une rose épanouie dont nul encore n’a froissé les tendres pétales. Déjà Oum Keltoum et Mina, ses compagnes d’enfance, ont quitté la demeure paternelle au milieu du brillant cortège des noces. Ammbeur s’est réjouie, sans les envier, car elle sait que l’esclave n’est pas destinée au lit d’un époux… Elle ignore seulement si le maître l’appellera un soir auprès de lui, ou si elle est réservée à l’inexpérience de Si Mohammed, le fils aîné, dont la quatorzième année s’accomplira au Ramadan. Elle se confie en son Dieu, elle vit insouciante et joyeuse…

Un hôte est entré dans la maison : Si Driss el Bagdadi vient de Fez ; on dit que des affaires importantes l’appellent à Rabat, où il veut s’installer, et le maître en témoigne une grande joie, car Si Driss est l’ami cher de sa jeunesse, alors qu’ils étudiaient tous deux à Karaouïn[72].

[72] Université religieuse de Fez.

Il l’a installé dans la plus belle salle du menzah, et les femmes s’ingénient chaque jour à cuire des repas succulents pour celui qui honore leur demeure. Lorsqu’il traverse le patio, elles laissent retomber en hâte les rideaux de leurs chambres afin de n’être point aperçues, mais leurs yeux curieux épient Si Driss à travers la mousseline, et elles interrogent avidement les esclaves qui servent les repas au maître et à son ami.