— C’est un homme solide, au teint blanc, — rapporte Messaouda, la négresse.

— Il est rassasié[73], — déclare Yasmin.

[73] Riche.

— Une barbe bouclée décore son visage, — dit Mbilika.

Ammbeur se tait, volontairement affairée à nettoyer la merfia. Pour la première fois de sa vie, elle sent la pudeur de son visage, car Si Driss la contemple avec des yeux d’extase, et, bien qu’il s’observe et dissimule, elle devine constamment le regard de l’hôte glissant vers elle… Toute sa jeunesse a frémi à cet appel muet ; Ammbeur pense si longuement à Si Driss que la nuit lui apporte des rêves voluptueux…

Deux semaines plus tard, Si Driss el Bagdadi quitta l’hospitalière demeure de son ami pour s’installer dans celle qu’il venait de louer à un riche Rbati[74], et la vie perdit son goût pour Ammbeur.

[74] Habitant de Rabat.

Les jours rampaient, mornes et longs sous un ciel sombre. Après la sécheresse de l’été, les premières averses noyaient la ville ; et les retardataires qui n’avaient pas encore fait reblanchir leurs murailles, déménageaient en hâte les chambres inondées. Mais tous se réjouissaient et bénissaient la pluie, présent d’Allah, qui apporte l’abondance et la prospérité.

Puis, le soleil reparut, les esclaves coururent aux terrasses pour étendre le linge et disposer tomates et piments qu’il fallait sécher en vue de l’hiver. Elles se pressaient, bavardes et joyeuses. Ammbeur riait avec elles, le cœur mordu par un secret tourment, lorsque le maître la fit appeler.

— Tu vas nous quitter, — lui dit-il, — car je t’ai donnée à Si Driss el Bagdadi, mon ami. Sa maison[75] est restée à Fez, il lui faut une compagne et tu lui plais… sois douce et travailleuse chez lui comme ici ; je n’ai jamais eu à me plaindre de toi, il en sera de même pour ton nouveau maître, s’il plaît à Dieu !