[75] Ses femmes.

Ammbeur baisa la main de Si Othman, fit un paquet de ses caftans et revêtit son haïk. Son âme s’épanouissait voluptueusement, mais elle sut se répandre en larmes et en gémissements lorsqu’il lui fallut quitter Lella Myrrah et les autres femmes du logis. Les esclaves pleuraient aussi, tout en la jalousant au fond du cœur…

Ammbeur suit une vieille servante à travers les ruelles éblouissantes de la ville, elle songe à Si Driss et tout son être palpite de frayeur et de joie… Sa compagne s’arrête au fond d’une impasse et heurte discrètement à une porte. Une négresse vient ouvrir et conduit Ammbeur à travers un vestibule sombre, au bout duquel tout à coup elle s’arrête, éblouie :

Le riadh[76] s’étend inondé de soleil…, un gai soleil frais, pur, rajeuni, sur les plantes ressuscitées par les premières pluies.

[76] Jardin intérieur.

Une odeur de sève, de terre humide flotte dans l’air, les feuilles bien lavées semblent heureuses. Les abeilles s’affairent autour des daturas, dont chaque fleur est une grosse cloche bourdonnante, et les jasmins touffus, pleins de nids, lancent vers le ciel des pépiements enivrés.

Les tuiles vertes, au-dessus des arcades, encadrent un grand morceau d’azur. Tout est harmonie, beauté, dans ce jardin bien clos et mystérieux au passant, qui ne peut soupçonner cette fête des arbres, des fleurs et des oiseaux derrière les murs blancs… Les allées de mosaïques luisent doucement entre les parterres. Les bananiers, les orangers, les géraniums, les rosiers s’enchevêtrent et se dépassent en une ruée sauvage vers la lumière et la vie. Après six mois d’implacable sécheresse, où ils agonisaient, ensevelis déjà sous la poussière rouge, la première pluie suffit à les ranimer. Ils respirent, ils se détendent, ils s’étalent délicieusement au soleil, ils poussent des feuilles et des fleurs nouvelles, ils arrondissent leurs fruits.

Le jardin accueille Ammbeur avec un visage riant que les grenadiers fardent çà et là d’écarlate.

— Sois la bienvenue chez moi, — dit Si Driss en avançant vers elle. Il mesure ses pas, il éteint le feu de ses yeux, mais une ardente rougeur brûle son visage, sa voix s’altère, ses mains tremblent, ses regards vacillent… et soudain, fou d’amour, il oublie sa contrainte et entraîne Ammbeur vers la chambre aux coussins voluptueux…

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