Ammbeur connut le goût de la félicité. Elle fut la sultane dont la beauté ensorcèle et provoque la démence, le Tasnim[77] où son maître ne pouvait se lasser de boire, le feu dévorant qui incendie et ne consume jamais… Dès qu’il apercevait sa belle aux prunelles agaçantes, aux paupières cernées de kohol, à la salive douce comme le miel d’un rayon encore scellé, Si Driss frissonnait et murmurait :
[77] Source du paradis.
— Au nom d’Allah[78].
[78] Invocation que les musulmans prononcent avant toute action…
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Elle eut des esclaves et des bijoux, des robes de brocart aussi somptueuses que celles d’une épouse de caïd, des plateaux d’argent chargés de verrerie pour le thé, des coussins brodés par les plus habiles mouallemat, une machine chantante[79], et des pendules à carillons… Elle se promenait indolente et oisive à travers son jardin aux arcades festonnées, épiant les oiseaux, cueillant des fleurs pour les mêler à sa chevelure, s’amusant, avec les négresses, d’un insecte ou d’une goutte d’eau. Elle était douce et d’humeur égale, toujours prête aux caresses, ne se disputant avec aucune femme, ne demandant jamais à sortir ni à monter aux terrasses. Et Si Driss la comparait en pensée à ses épouses de Fez, dont les voix furieuses, les revendications et les doléances affligeaient perpétuellement ses oreilles.
[79] Phonographe.
— Tu es ma plus aimée, — disait-il à Ammbeur, — mon repos et mon paradis… Si je te quitte, ma raison s’embrouille, et j’erre au milieu des souks tel un corps dont l’âme est absente. Les autres…, je leur envoie de quoi vivre dignement, et, certes ! je leur ferai la « part de Dieu » quand nous retournerons à Fez ; mais tu resteras toujours chez moi comme la lune parmi les étoiles.
Il en fit son épouse par contrat devant le Cadi, après la naissance d’un fils, et la sebenia des noces n’était pas encore usée lorsque l’enfant mourut. Ammbeur sut ne pas importuner Si Driss de son chagrin qui s’évanouit rapidement dans la joie inespérée d’une situation légitime. Elle n’avait pas profité, pour y atteindre, de l’empire qu’elle exerçait sur son maître, ainsi que le font tant d’esclaves favorites, car l’amour de Si Driss lui suffisait et elle n’était point ambitieuse. Mais le Seigneur la comblait de ses bienfaits ; elle en ressentait une joyeuse fierté.
Deux ans s’écoulèrent ainsi, pleins de félicités, au cours desquels Si Driss el Bagdadi régla les affaires qui l’avaient appelé à Rabat. Rien ne l’y retenant plus, il avait hâte de retourner à Fez, dans la maison de ses ancêtres, dont il parlait toujours avec attendrissement.