— Certes, — disait-il à Ammbeur, — tu n’y trouveras pas un riadh plein de fleurs, ni des chambres blanches et neuves comme ici. Cette demeure est dans ma famille depuis plus de quatre cents ans… J’en possède encore l’acte de vente signé par les adoul[80] du cadi Abd el Latif Bel Jiehd. Mais les pièces y sont fraîches, et tu pourras monter chaque soir à la terrasse, car elle est disposée de telle sorte qu’on ne l’aperçoit pas de la rue.

[80] Notaires.

Il tâchait de tracer à Ammbeur une image séduisante de sa future existence. Pourtant, il n’était pas sans crainte en songeant à ses autres épouses et à la façon dont elles accueilleraient la nouvelle arrivante. Les querelles de Maléka et d’El Batoul avaient assombri sa vie ; elles étaient toutes deux d’humeur jalouse, acariâtre et criarde, mais il ne voulait pas les répudier, car elles lui avaient donné plusieurs enfants, et il se souvenait de sa propre jeunesse livrée à la négligence d’une étrangère…

Si Driss adorait ses petits, encore qu’ils eussent fâcheusement hérité des caractères maternels. Il souffrait des rivalités qui les divisaient, eux aussi, et faisaient de sa maison un véritable foyer de discorde, malgré ses efforts pour y établir la justice et la paix.

Ammbeur devinait tout cela, malgré ses réticences, et songeait aux confidences qu’il lui avait faites aux premiers temps de leur amour ; aussi envisageait-elle avec appréhension le prochain départ pour Fez… Ses longs yeux peints devinrent soucieux, l’attrait du voyage ne parvint même pas à les ranimer. Si Driss avait loué une automobile qui filait à travers le bled morne et désert, avec de brusques cahots. Les palmiers nains succédaient aux palmiers nains ; de loin en loin, on apercevait les tentes brunâtres d’un douar, on croisait des caravanes en semant la panique au milieu des chameaux.

Ils firent halte à Dar Bel Hamri, tristement accroupi au bord d’un Oued, puis à Meknès, dont les terrasses grises et croulantes s’étagent sur un coteau. Ils furent reçus dans cette ville chez un ami de Si Driss El Bagdadi. Son palais, merveilleusement orné de stucs ciselés, de peintures, de mosaïques, cachait toutes ses splendeurs derrière des murailles dégradées, au fond d’une sombre et misérable impasse. Malgré l’amabilité de ses hôtesses, Ammbeur se sentait de plus en plus triste et dépaysée. La dernière journée du voyage augmenta son angoisse ; elle ne put retenir ses larmes lorsque Fez apparut dans le lointain, et elle les dissimulait à son époux derrière ses voiles en prétextant une grande fatigue.

La cité de Mouley Idriss somnole au milieu des montagnes, telle une perle dans sa coquille ; les minarets émaillés d’émeraude et les peupliers fusent, très verts, au-dessus des terrasses ; l’Oued scintille parmi les prairies et les arbres, et la vallée s’ouvre vers l’Ouest, immense, brûlée de soleil. Mais Ammbeur ne voit que les maisons entassées, jaunes et grises, farouchement étreintes par une ceinture de remparts formidables, et son cœur est saisi d’effroi…

L’automobile s’arrête aux portes de la ville, il faut descendre à mule, le long des ruelles caillouteuses, enchevêtrées, sinistres. Le soleil ne s’y hasarde jamais, on aperçoit à peine ses reflets en haut des murailles lépreuses, dont l’humidité suinte goutte à goutte. La maison de Si Driss est située au fond de Fez-Bali[81], on y accède par un labyrinthe tortueux et noir, entièrement voûté, où les cavaliers s’aplatissent sur leurs montures pour ne pas se heurter aux poutres saillantes. Si Driss s’arrête enfin dans la nuit… Une porte s’ouvre :

[81] Vieux Fez.

— C’est là, — dit-il.