Une bouffée d’air moisi, malsain, nauséabond, frappe le visage d’Ammbeur ; le patio forme une sorte de puits autour duquel s’élèvent plusieurs étages. Les stucs, engorgés de chaux, ne sont plus que des yeux informes trouant les murs ; les balustrades de bois tourné se disloquent, pourries et vermoulues ; les escaliers tombent en ruines, des marches manquent, les plafonds se dégradent, quelques pièces s’effondrent… L’obscurité dissimule les ravages du temps, et la splendeur des vieilles poutres sculptées, massives et brunes, des boiseries peintes, des mosaïques aux tons atténués. La fontaine, merveilleusement décorée, gémit sans cesse et l’eau débordante coule sur les dalles de marbre qui s’effritent…
Si Driss aime et respecte cette vénérable demeure où il est né ; il est habitué à sa décrépitude et n’en voit pas les tares. Comme ses pères, il remet de jour en jour à la faire réparer ; quelques chambres restent habitables, cela suffit. Ammbeur n’avait pas prévu, malgré ses appréhensions, une aussi lugubre prison. Les images de son riadh fleuri, aux murailles blanches, aux salles claires et neuves, se pressent dans sa tête tandis qu’elle contemple avec angoisse la sinistre cour noirâtre où elle devra vivre désormais.
El Batoul et Maléka, suivies de leurs esclaves, se sont précipitées à la rencontre des arrivants. Elles entourent Ammbeur, l’accablent de baisers et de prévenances. Le sourire est sur leurs lèvres et la haine au fond de leurs cœurs. Elles détaillent avec rage leur nouvelle coépouse, dont la beauté dépasse toutes leurs craintes ; un serpent les mord et les torture… Comment lutter avec une pareille créature, dont les grâces ne sont certes point un présent d’Allah, mais un sortilège du démon ?… Elles ont compris depuis longtemps qu’elles se perdraient en témoignant leur ressentiment à la favorite trop aimée, et Si Driss se rassure devant l’accueil imprévu qu’elles font à Ammbeur.
Elles lui ont préparé la meilleure chambre, lui offrent le thé, l’entraînent à la terrasse où l’on rencontre les voisines accourues de tous les logis environnants. Ammbeur trouve ces femmes déplaisantes avec leurs joues molles et blanchâtres, leur aspect de larves vivant dans l’ombre, leur accent grasseyant, et cette mode ridicule de porter la dfina[82] haut troussée sur la croupe, au lieu de la laisser tomber, comme à Rabat, jusqu’au bas du caftan.
[82] Robe de dessus en mousseline.
Une rumeur s’élève des ruelles invisibles et dénonce la proximité des souks. Le chaos des terrasses et des minarets enchevêtrés grimpe à l’assaut des collines en une ruée fauve, et les montagnes semblent plus écrasantes, de ce bas-fond. Quelques rayons de soleil dorent encore les quartiers hauts de la ville, tandis que l’ombre ensevelit Fez-Bali et la maison de Si Driss…
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Depuis qu’elle vivait à Fez, Ammbeur avait perdu sa gaîté. Pourtant, El Batoul et Maléka la comblaient de prévenances hypocrites ; les esclaves s’empressaient à la servir ; Si Driss lui revenait chaque fois plus amoureux et plus ardent. Elle n’avait à se plaindre de personne et une lourde angoisse pesait sur ses jours…
— Si tu veux, — disait son mari, — je te ferai construire dans le Douh[83] une demeure cent fois plus belle que celle de Rabat.
[83] Ville haute où les riches Fasi ont des demeures enfouies dans la verdure.