— Pourquoi te tourmenter ? Les jeunes filles attendent généralement leurs noces avec impatience. Si Abd el Karim sera sans doute ton esclave et te comblera de présents.

— O Allah ! j’ai si peur !…

— Mais, voyons, un mari n’est pas un ogre.

— Je ne sais pas ce que c’est qu’un homme !…

— Pourtant le prince Ibrahim ?

— Mon père ! ce n’est pas la même chose… et lui non plus, je ne le connais guère, il est toujours absent. Quand il revient, tout le monde tremble en sa présence. Je n’ai ni frère ni cousin, je n’ai jamais vu un seul homme, et on va me livrer à celui-là ! O Miséricordieux !…

La petite princesse frissonne… C’est une enfant nerveuse et impressionnable à l’excès. Toute jeune, elle faillit mourir de chagrin, quand le prince Ibrahim répudia sa mère, et maintenant encore, elle est ébranlée de sanglots ou de fous rires à la moindre chose. Malgré son éducation strictement recluse, elle a des aspirations étranges pour une musulmane. Le sort d’odalisque, destinée au bon plaisir de l’époux, qui est celui de toutes les femmes arabes, la révolte. Elle ne peut admettre qu’on dispose ainsi de sa personne.

— Bêtises de jeune fille, — dit Lella Lejiha, sa tante, — la vie se chargera de les dissiper.

Je demande à voir ses toilettes pour la distraire des pensées angoissantes. La princesse Zobéïda est coquette, un sourire détend aussitôt son visage, et elle me montre les costumes splendides dont elle se parera bientôt. Il y en a de toutes couleurs, en moire, en satin, en velours, en brocart, alourdis de broderies, rehaussés de paillettes, lamés d’or et d’argent. Et des petites mules précieuses comme celles de Cendrillon, des taguïas[10] étincelantes, de grands haïks en souple soie blanche, pour s’envelopper dans les carrosses, plus tard, bien plus tard, car trois années entières après les noces, la jeune épouse ne peut sous aucun prétexte sortir du domicile conjugal.

[10] Calottes à longs glands.