— Le salut !
Et il ne revint plus.
Les premiers jours Fathma l’attendit. Des voisines compatissantes lui donnaient un peu de leur couscous. Puis elle comprit que Mohamed était parti pour toujours, l’abandonnant après six semaines de ménage, parce qu’elle était trop vieille.
Alors elle poussa de grands cris et se déchira le visage avec ses ongles. La nuit, elle se roulait sur sa couche en appelant le beau garçon cruel dont elle avait goûté l’étreinte. Elle regrettait tout de lui, jusqu’aux coups dont il l’accablait.
Au bout de quelque temps, le vieux Tahar se renseigna. Il apprit à sa fille, sans ménagements, que Mohamed était à Sidi Ben Saïd, et ne voulait plus entendre parler d’elle.
Fathma s’obstinait en son fol espoir, mais elle savait que son époux ne reviendrait pas sans le secours des moyens surnaturels.
Elle alla donc trouver Halima, une hennena aveugle et quasi centenaire, experte en l’art des charmes et des maléfices :
— Ma fille, — lui dit la vieille, — il existe, grâce à Dieu, un ancien précepte de sorcellerie applicable à ton cas : « Si tes charmes vieillis ne retiennent plus ton amant, perce le cœur de son image, allume le cierge nuptial et fais bouillir un grand lézard vert avec sept brindilles d’olivier en récitant trois fois la fatiha du Coran sacré. Dès qu’il aura pris ce breuvage, l’infidèle te reviendra. »
Fathma s’en retourna toute joyeuse. Sur sa demande, Baba Tahar pria le chasseur de hérissons, qui demeure place Bab Souika, de lui procurer, moyennant un réal, le lézard nécessaire. Puis il s’enquit d’une personne discrète et avisée pour aller voir Mohamed à Sidi Bou Saïd, et verser insidieusement dans sa gargoulette la liqueur magique.
— Si ça t’amuse, — me dit Chedlïa peu crédule, — va surprendre Fathma. C’est ce soir, après le moghreb[14], qu’elle fait son sortilège. Mais, ô Allah ! ne lui dis pas que tu en es informée par moi !