— Ah ! le sale bonhomme !
— Que veux-tu ? c’est l’habitude ici, Dieu est grand ! Mais sais-tu le plus drôle ? Baba Youssef n’a qu’une seule chambre pour lui et ses quatre femmes… et il passe de l’une à l’autre comme un coq.
Chedlïa la citadine s’étonne autant que moi des mœurs de ce pays où rien ne ressemble aux choses de Tunis.
— Ces gens-là vivent comme des animaux, — dit-elle avec mépris.
Elle se juge, non sans raison, infiniment supérieure à toutes ces bédouines ; mais, étant femme et curieuse, elle n’a pas de plus grand plaisir que de bavarder avec elles des journées entières.
— Je t’accompagne, Chedlïa.
— Dieu soit loué !
La maison du vieux Youssef est semblable à toutes les autres. Bâtie en boue sèche et en briques à peine cuites, elle a une teinte générale fauve un peu rosée. Sa façade sans fenêtres s’agrémente de dessins réguliers formés par la saillie ou l’enfoncement de quelques briques.
Passé le premier vestibule, je me trouve dans une grande cour intérieure assez semblable à une cour de ferme entourée d’étables ; des poules et des chèvres y vagabondent. Au milieu les ordures rissolent au soleil.
Une troupe de bédouines s’est jetée sur moi et m’étourdit de salutations et bénédictions. Elles m’entourent, me pressent, me palpent, relèvent mes jupes, soupèsent mes cheveux, excitées et indiscrètes… Je reconnais la vieille Zoh’rah, ainsi que Halima au visage sec et à la taille lourde. Meryem s’approche pesamment. C’est la dernière épousée et la plus jeune. Elle a peut-être quinze ans, et sa petite figure bronzée, que le travail et la vie dure commencent à marquer, garde encore quelque grâce. Ses cheveux, nattés avec des laines de couleur, sont enfermés dans une sorte de turban plat en soie noire rayée d’argent ; des chaînes et de grands anneaux d’or pendent de chaque côté de son visage. Elle se drape dans une meleh’fa de soie violette, salie et déchirée. Ses compagnes ont des bijoux d’argent et de grossières meleh’fa en toile bleue à bandes pourpre. Halima et la vieille Zoh’rah s’apprêtent à rejoindre Si Youssef qui travaille à sa palmeraie. Il les attelle à la charrue, côte à côte avec un âne.