Meryem reste au logis, car elle est moins robuste. Elle tisse des haïks de soie, et Si Youssef les vend à ces marchands dont les caravanes emportent jusqu’aux villes lointaines les étoffes tramées par toutes les femmes du Djerid.

Déjà elle s’est réinstallée avec une voisine derrière le métier où ses doigts habiles marient, du matin au soir, les fils de laine et de soie ; et les autres femmes, réunies pour le travail en commun, s’accroupissent tout autour dans la poussière, étirant, dévidant et filant la laine.

La curiosité tombée à mon égard, elles entament une conversation avec Chedlïa. On m’a donné un tabouret bas et on ne s’occupe plus de moi. J’observe, j’examine, j’écoute. Je ne comprends pas toujours, car la langue du Djerid est un idiome quelque peu différent de celui de Tunis et plus rude. Mais Chedlïa vient à mon aide quand je le désire.

Les femmes parlent toutes à la fois. Meryem a été battue la veille au soir, plus cruellement que de coutume, et elle exhibe ses bras et sa gorge meurtris.

Baba Youssef se montre fort exigeant pour le travail, car il lui faut compléter la somme d’achat de sa nouvelle épouse. Fathma, Hanifa et Douja les voisines ont été battues aussi…

Mabrouka n’a point encore reçu un seul coup depuis un an qu’elle est mariée. Cela viendra. Femme bédouine ne vécut jamais sans « manger du bâton ». En attendant, elle secoue insolemment les colliers d’or et d’agate que le gros Sadok lui rapporta l’autre soir, et elle balaye le sol poussiéreux et semé d’immondices, avec sa superbe meleh’fa de soie orange.

Tout en dévidant la laine, Fathma, Hanifa et Douja lancent des coups d’œil hostiles à l’épouse favorite et trop fière.

Meryem, de sa voix criarde, commente les événements de sa maison et de tout le voisinage. Derrière les grands murs sans fenêtres, les nouvelles courent de bouche en bouche, d’un bout à l’autre de Nefta :

Une caravane de trente chameaux, venant d’El Oued, s’est arrêtée ce matin sur la grand’place et repart demain pour Tozeur.

Si Chedli ben Sadok s’est cassé la jambe en tombant de sa mule.