— Nefissa ne restera pas longtemps prunelle de son œil, car Halima ne tardera pas à enfanter, et Si Youssef la répudiera aussitôt.

— Plaise à Dieu qu’elle ait un fils et demeure encore à la maison le temps de sa nourriture !

— Plaise à Dieu ! En attendant Si Youssef amasse déjà l’argent de sa remplaçante, — dit Meryem. — Hier il a vendu quarante francs le grand haïk que nous venions de terminer, Halima et moi. Elle lui a dit : « Donne-moi de quoi acheter un peu d’étoffe, ma meleh’fa est en lambeaux et j’ai froid la nuit. » Si Youssef lui a répondu : « Que ta langue soit nouée ! Crois-tu que j’ai de l’argent à dépenser pour une chienne comme toi ? Je veux avoir promptement de quoi payer celle qui te suivra. Ainsi travaille et ne m’importune plus ! »

— C’est la quatrième fois qu’Halima sera répudiée, elle n’a pas de chance, et quand on passe d’un mari à l’autre, c’est pour tomber du chameau à l’âne.

— Pourquoi, — hasardai-je en me mêlant à la conversation, — Baba Youssef garde-t-il la vieille Zoh’rah ?

— Parce qu’elle est forte et travailleuse ; elle tire la charrue mieux qu’un mulet. Voilà trente ans que Si Youssef l’a épousée et elle lui a donné trois fils, il ne la répudiera jamais.

— Et moi non plus, il ne me répudiera pas, — ajouta Meryem, — car je suis habile et vive à tisser la soie, je sais faire les tapis avec des dessins et des chameaux, et, plaise à Dieu ! c’est un fils que je porte.

Je pris congé après les salutations d’usage. Meryem se leva lourdement pour m’accompagner.

— Veux-tu voir la chambre ?

Elle ouvrit une porte, de l’autre côté de la cour, en face du petit réduit au métier où les femmes étaient réunies. Je vis une longue pièce sombre, aux murs de boue sèche et au sol de terre battue. Une seule ouverture sur la cour, simple trou dans la muraille, dispensait parcimonieusement l’air et la clarté. Du plafond en poutres de palmiers les toiles d’araignée pendaient innombrables et grises. Quelques coffres de bois grossièrement peints, d’énormes jarres de terre, des cruches, une vingtaine de plats à couscous accrochés au mur, et la paillasse de Baba Youssef formaient tout le mobilier. A l’autre extrémité de la chambre, de vieilles loques et des lambeaux de couverture marquaient la couche des femmes…