— Ce n’est pas riche, — dit Chedlïa une fois dehors. — Et pourtant Baba Youssef a de l’argent. Mais dans ce pays-ci on n’est pas habitué comme à Tunis aux bonnes et jolies choses. Les Nefti sont des sauvages. Tu n’imagines pas le couscous qu’ils préparent, avec du grain pilé et des piments ! Par l’Élevé ! je n’en pourrais manger.

Un bruissement particulier nous fit retourner. Derrière nous, trois étranges animaux cheminaient, balayant le sol de leurs queues immenses et blondes. Ils s’arrêtèrent à la porte de Baba Youssef, et je reconnus son âne et ses deux femmes qui, chargés de palmes sèches, revenaient de l’oasis.

Au tournant de la rue s’élevait la demeure du cheikh Abd el Aziz où nous logions depuis quelque temps. Elle n’avait rien qui la distinguât des autres, bien qu’elle fût une des plus considérables du pays, mais son grand mur fauve était percé de deux ouvertures sur la rue, chose rare. Et de fait, aussitôt entré dans le vestibule voûté, aux colonnes frustes et lourdes, on trouvait deux chambres, l’une à droite et l’autre à gauche, indépendantes du reste de la maison. Le cheikh y recevait d’habitude ses amis et ses administrés et, depuis notre arrivée, il avait mis à notre disposition ces deux pièces luxueusement blanchies à la chaux, avec tout ce qu’il possédait de mieux : son matelas, son immense couverture de Gafsa aux rayures multicolores ; son plus beau tapis, son aiguière de cuivre et ses flacons de parfums. Hospitalité généreuse, charmante et patriarcale.

Chaque soir notre ami venait prendre le café avec nous. C’était un beau vieillard à barbe blanche, aux manières de grand seigneur, aux gestes lents et harmonieux dans ses draperies immaculées, à la parole subtile, fin et lettré.

Il avait étudié jadis à la grande mosquée de Tunis, au temps où les transports étaient lents à travers le pays et où l’on mettait un mois, de Nefta, pour gagner le Nord. Et, de son séjour dans les villes, il conservait des habitudes plus raffinées et des mœurs plus douces. Il n’avait que deux femmes, la vieille Aziza, épousée lors de sa jeunesse, et la petite Fatouma, qui depuis un an remplaçait Edïa morte subitement. Elles ne travaillaient point à l’oasis, Si Abd el Aziz ayant des khammès[17] pour sa palmeraie.

[17] Jardiniers.

Cuire les aliments, traire les chèvres et tisser des tapis, formaient leurs seules occupations, et le maître ne les tourmentait pas pour l’ouvrage. Il ne les battait jamais et leur donnait des meleh’fas en soie neuve chaque année. Elles portaient d’innombrables bijoux d’or aux bras, au cou et sur la tête. Aziza et Fatouma, épouses du cheikh Abd el Aziz, étaient des femmes privilégiées. Au reste, elles logeaient dans une chambre semblable à celle de Baba Youssef, et couchaient par terre comme toutes les bédouines. Le cheikh les traitait avec humanité et les méprisait profondément.

— Nos femmes sont bêtes, avait-il coutume de répéter, plus bêtes que les chèvres.

Et le fait est que leur triste existence les a dégradées et abaissées au rang de femelles. Mariées à douze ans, flétries à quinze, accablées de besogne, maltraitées, répudiées à chaque instant, passant d’un mâle qui les exploite et les bat à un autre mâle qui les exploite et les bat davantage, elles vivent dans la crasse et l’ignorance les plus abjectes.

— Mon ânesse le jour, mon épouse la nuit, — dit le bédouin.