Le dédain des Arabes du Djerid pour leurs femmes est extrême.
Il est rare pourtant qu’ils n’aient pas les quatre épouses permises par le Coran, car leur travail est une source de richesse.
Mon mari ne dépassait jamais le vestibule où donnaient nos chambres, mais moi, j’allais parfois rejoindre Chedlïa à l’intérieur de la maison. J’y trouvais les femmes du cheikh invariablement accroupies derrière les métiers aux fils tendus, et le cercle des voisines cardant ou dévidant la laine, au milieu des rires et des propos oiseux.
Il était souvent question de Nefissa, la prochaine épousée de Baba Youssef ; car un mariage avec ses réjouissances est l’événement capital et passionnant entre tous. On la disait fort jolie, et son père, Si Ali el Trabelsi, en avait exigé sept cents francs, somme excessive pour une petite vierge bédouine, deux kilos d’argent et une demi-livre d’or, afin de fondre les bijoux.
— Si tu veux, — me dit une fois Chedlïa, — nous irons la voir avec les femmes du cheikh. C’est le « jour du henné » et les noces ont lieu après-demain.
La vieille Aziza et sa coépouse Fatouma se voilaient de bleu, tandis que Chedlïa s’enveloppait dans son soufsari blanc qui, à Nefta, causait une impression égale à celle de mes chapeaux parisiens.
Je partis, escortée de mes trois fantômes, et nous marchâmes longtemps à travers les rues en labyrinthe, voûtées et sombres, où le soleil traçait de loin en loin des rais éclatants.
Nous nous arrêtâmes enfin à la porte de Si Ali el Trabelsi, derrière laquelle une rumeur dénonçait la fête. Dès l’entrée je fus prise dans un remous de femmes parées, curieuses, et mal odorantes, et je dus subir l’habituel et très indiscret examen de cent paires d’yeux et de mains.
On me poussa enfin vers la chambre de la mariée. J’aperçus, au milieu des bédouines agitées et bruyantes, une immobile, silencieuse et exquise petite idole étincelante d’or, accroupie au centre d’un grand tapis de Tozeur. Des traits menus dans l’ovale allongé, des yeux enfantins agrandis de kohol, une bouche minuscule éclatante de fard, une peau fine, mate et brune sous le rouge dont ses joues étaient peintes, une toute petite fille enfin, parée de soie et de bijoux. Elle semblait toute frêle et jeunette sous les chaînes et le lourd diadème dont sa tête était surchargée. Dix anneaux d’or énormes et fraîchement fondus pendaient de chaque côté de son visage, et les femmes énuméraient avec envie les innombrables bracelets ceignant les bras minces, les colliers de corail, d’agate et d’or, les mains de Fathma, les croissants, les pendeloques, les grands khelkhall d’argent enserrant les chevilles, et la souple meleh’fa de soie violette, à franges d’or, drapée à la taille par une ceinture en cordons de soie verts, orange, bleus et argent !
Nefissa ! brebis nouveau-née ; prunelle de mon œil ; petite précieuse aux yeux de gazelle ; petit corps frêle et parfumé, voici bientôt venir l’époux…