Baba Youssef !…
Les noces eurent lieu le surlendemain, et, malencontreusement absente, je ne les vis point. Mais je sus par Chedlïa tous les détails de la fête : la promenade de la mariée à dos de chameau, sous le grand palanquin de soie, suivie de l’époux sur sa mule, et de son long cortège de parents et d’amis, au bruit des coups de fusil, des clameurs et des yous-yous.
Puis l’entrée de Nefissa et de Baba Youssef dans le chambre nuptiale… et les réjouissances du lendemain : l’enlèvement simulé de la mariée par un ami de Si Youssef, les couscous monstres, et les parfums brûlant dans les « canoun ». Et je sus aussi que chaque soir, pendant huit jours, le mari se glissait dans sa demeure, furtif comme un voleur, pour rejoindre sa nouvelle épouse.
Ensuite je revis Nefissa dans la maison de Baba Youssef, avec son petit visage adorable aux traits tirés, ses grands yeux enfantins cernés de fatigue et de kohol. Elle avait pris sa place au métier, à côté de Meryem, mais on disait que le maître n’était point exigeant pour son travail, et ne désirait d’elle qu’une seule chose… Et chaque fois que les caravanes s’arrêtaient à Nefta, il achetait à Nefissa une étoffe, un bijou, ou de ces babouches en cuir brodé que l’on fabrique à Touggourt. Mais la petite n’était pas fière, et ses coépouses, malgré leur jalousie bien naturelle, se laissaient prendre à sa douceur et à sa grâce.
Enfin sonna l’heure de notre départ, celle de dire adieu à toutes choses de cette ville saharienne hospitalière et paisible et de reprendre nos mules pour le grand trajet dans le désert, jusqu’à Metlaoui, relié au monde civilisé par un train qui file encore pendant des heures et des heures à travers les contrées arides.
Nous cheminions une dernière fois dans l’oasis, sous les hauts palmiers, le long des oueds qui courent si gaîment sur le sable fin. Des laveuses de laine étaient accroupies au milieu de l’eau pour blanchir les toisons amoncelées devant elles. Je reconnus Meryem.
— Sais-tu, — me dit-elle aussitôt, — Halima vient d’avoir une fille, la pauvre ! il n’y a pas une heure. Qu’Il soit exalté !
— Comment ? Mais je l’ai aperçue à l’instant dans la palmeraie de Baba Youssef, en train de sarcler avec la vieille Zoh’rah.
— Oui, elle travaillait quand les douleurs l’ont prise. Elle a enfanté sous le gros jujubier, puis elle est venue me montrer l’enfant et le laver à l’oued, maintenant elle l’a chargé sur son dos et s’est remise à l’ouvrage.