— Avec plaisir, je suis libre toute la journée.
Mes amies se voilent, et leur auto nous dépose vite au Dar Zouhir.
Lella Menena et sa fille nous reçoivent en vraies femmes du monde.
Elles savent dissimuler leurs tourments et ma présence les empêchera d’en dire un seul mot à leurs cousines. Elles ont un grand souci de dignité devant une Européenne, et paraissent toujours pleinement satisfaites de leur sort.
— Sans doute, — m’a dit un jour Lella Menena, — l’existence des musulmanes est assez sévère ici. Mais elle a bien ses bons côtés. Nous avons le temps de réfléchir, une vie calme et saine. Je n’envie pas le sort des Françaises toujours affairées, absorbées par mille soins dont nous sommes déchargées. Il y a aussi une certaine satisfaction à suivre les règles observées par toutes nos aïeules. Un changement se fera peut-être dans notre condition, mais très lentement. Pour l’instant nous sommes heureuses…
Est-ce l’exacte vérité ? Du moins il y a du mérite et une grande fierté à le proclamer.
Lella Menena fut élevée par une institutrice française, sans quitter la maison paternelle, mais Neïla est allée au lycée jusqu’à treize ans, mêlant sa vie et sa pensée à celles de ses petites camarades. Puis un jour, son enfance libre s’est terminée, elle est rentrée au logis pour n’en plus sortir jamais…
Regrette-t-elle parfois l’existence entr’aperçue ?…
Ces dames lisent, reçoivent des journaux et des revues, s’intéressent aux choses intellectuelles ; Lella Menena est une mère intelligente, très occupée de ses jeunes enfants, la toute petite Jemila, et les deux garçons qui vont au lycée, et font en même temps leurs études arabes. Sa demeure a des fenêtres largement ouvertes à la lumière, donnant sur les terrasses des souks. Si Omar, son mari, n’est point un « vieux turban », comme le prétend Douja. C’est au contraire un homme instruit, d’idées assez modernes, qui tolère pour sa femme et sa fille bien des habitudes quasi européennes, à la condition qu’elles ne sortent pas de la maison et se conforment aux mœurs. Je m’étonne qu’il veuille imposer à Neïla un époux retardataire. Peut-être y est-il poussé par sa mère, musulmane de la vieille école, que révoltent toutes ces coutumes françaises introduites dans sa demeure.
Elle paraît quelquefois lorsque je viens, et je devine une sourde hostilité sous sa politesse.