A cette heure, les rues tranquilles prennent sous le soleil un aspect honnête, la clientèle en étant essentiellement noctambule.
Une de ces femmes marchait devant moi, petite, boulotte, mais bien moulée dans une superbe fouta jaune rayée d’argent. Et, s’étant retournée, elle me sourit. A mon grand étonnement je reconnaissais sa face ronde au nez trop court et aux lèvres sensuelles… et pourtant je ne me savais point d’amie parmi les dames de la rue Sidi ben Naïm.
— Par mon Maître ! — s’exclama-t-elle, — je ne m’attendais guère à te rencontrer ici, la dernière fois que je te vis au Dar el Joued, où cette chienne de Salouh’a m’avait fait enfermer !
Alors seulement, je réalisai que cette courtisane était autrefois Lella Zeïna, la petite bourgeoise bien recluse chez son époux Si Salah Boubaker. Et je ne sus pas lui cacher ma surprise.
— Toi ici !
— Mais oui, — répondit-elle sans embarras. — J’ai moisi presque un an au Dar el Joued, et puis mon mari s’est lassé de mes résistances lorsqu’il venait la nuit partager ma couche, et il m’a répudiée. Je n’ai pas de famille à Tunis, je suis libre. Sans doute j’aurais pu me remarier, mais j’en avais assez… A la prison, il y avait des femmes d’ici. Elles disaient que la vie n’y était point désagréable et qu’on gagnait beaucoup d’argent. Ça m’a tentée.
— Et tu ne regrettes rien ?
— Par Allah ! je n’ai jamais été si contente.
— Mais ces hommes que tu dois accepter ne te répugnent pas ?
— Eux ou un époux, n’est-ce pas toujours la même chose ? Sans doute quelques-uns sont très brutaux, surtout les soldats, mais une fois partis, on est tranquille. Vois-tu, il vaut mieux avoir affaire à beaucoup qu’à un seul, on est plus libre, et l’argent acquis est bien à soi… Veux-tu voir ma maison ?