— Parce que c’est mieux d’être chez soi, on y a bien plus de bénéfice, et on peut se reposer à volonté. Tu comprends : — chez Aouicha nous étions six pensionnaires, et il n’y avait que cinq chambres ; l’une de nous devait forcément rester dans le vestibule. Et puis la vieille faisait la cuisine, la lessive, tout l’ouvrage enfin, avec une petite servante, mais pour cela nous lui cédions la moitié de notre gain. C’est bien plus avantageux de s’arranger soi-même. Je l’ai donc remboursée le plus vite possible et je me suis installée dans cette maison.

— Les autres femmes font-elles toujours ainsi au bout d’un certain temps ?

— Cela dépend. En général elles sont prodigues et n’arrivent pas à se libérer vis-à-vis de leurs tenancières. Et puis, beaucoup préfèrent la vie en commun. Mais seules, les « mamoussa » installées comme moi se font une belle situation.

— Alors, tu es contente de ton sort ?

— Qu’Il soit exalté !… Je t’assure que ma vie est charmante. Je n’ai plus de maître. Je gagne assez d’argent pour emplir mes armoires, et je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Plusieurs fois par semaine, toutes les femmes de la corporation sortent ensemble. Nous allons au Bardo, à la Manouba, à Sidi bou Saïd, à la Marsa… enfin, dans tous les environs — pour nous montrer et exciter les hommes à venir chez nous. On cause, on rit avec eux, quelques-uns nous offrent des cacaouettes et des gazouz[19], c’est très amusant !

[19] Limonades.

Elle parlait de tout cela simplement, sans fausse honte, incapable de se sentir déshonorée par un métier où l’on gagne tant d’argent.

— Mais, Zeïna, je ne puis croire cependant que tout soit agréable dans ta nouvelle existence…

— C’est juste. Le bey lui-même a ses puces… Certaines choses sont ennuyeuses : d’abord la visite des médecins français… puis les clients brutaux qui nous battent parfois, et les hommes qui se disputent à coups de couteau dans la rue, pour l’une de nous, en poussant de grands cris ; alors on a si peur… Mais sais-tu ce qui m’a été le plus pénible ? C’est de paraître nue[20] devant tous. Au début je ne pouvais m’y habituer, et je me cachais instinctivement la tête dans mes mains.

[20] Le visage nu.