J’accourus anxieuse auprès de mon amie la Chérifa, et la trouvai, très pâle encore, accroupie au milieu des coussins. De lourds rideaux de brocart fermaient l’immense lit et l’on y voyait à peine à la clarté d’un cierge de cire dont la flamme jaunâtre menaçait constamment les étoffes. Quelques femmes étaient assemblées autour de Lella Kenza, dans l’atmosphère pesante de l’alcôve, et une de ces vieilles aux mille ruses, qui l’avait accouchée, tenait un informe paquet vagissant.

— Regarde mon fils, — me dit avec fierté Lella Kenza en soulevant les linges, parmi lesquels j’aperçus un pauvre petit être frêle et grimaçant. — Il ne recevra son nom que le jour du sba. Je l’appelle à présent « le béni ». Oh ! que fut grande la bénédiction d’Allah !… Reviens vendredi pour la fête, et surtout, n’arrive pas plus tard que le dohor[33].

[33] Chant du muezzin au milieu du jour.

Un serviteur de Mouley Abbas vint le matin même renouveler l’invitation, de peur que je ne l’eusse oubliée. La maison du Chérif s’emplissait d’une joyeuse rumeur. D’innombrables négresses en vêtements de fête se bousculaient dans le patio, portant des aiguières, des plateaux, des corbeilles remplies de gâteaux. Tout autour de la grande salle, les invitées se tenaient accroupies sur les divans, immobiles, silencieuses et solennelles comme des idoles. Leurs visages, insolemment fardés, s’encadraient d’énormes anneaux d’oreilles ornés de pierreries, et de longs glands en perles fines ou en émeraudes. Quelques-unes avaient des diadèmes enrichis de diamants, d’autres se couronnaient d’un turban de plumes roses ou d’une étoffe brodée. Les hautes ceintures à ramages leur montaient, très raides, jusque sous les aisselles. Les brocarts des caftans se cassaient en plis lourds, à peine voilés sous la gaze éclatante des ferajiat[34] et les colliers splendides, aux plaques finement ciselées, reposaient sur de très ridicules petites collerettes dont la mode est venue d’Europe.

[34] Robes de dessus transparentes.

Lella Kenza m’installa tout près d’elle, à côté de son lit. Elle me comblait d’amabilités et se penchait constamment vers moi pour me désigner ses parentes ou me faire remarquer un détail de la fête. Pourtant je lui trouvai un air soucieux, malgré son apparente gaîté.

— Comment va ton fils ?

— Grâce à Dieu !… L’assemblée est belle, n’est-ce pas ? Tu resteras toute la nuit.

— Non, non, c’est impossible.

Elle en fut désolée, et, à force d’instances, obtint de me garder jusqu’au moghreb.