Les invitées ne se départissaient pas de leur attitude rigide, tandis qu’à l’autre extrémité de la pièce, les cheikhat accompagnaient rageusement, de leurs instruments, des chants nasillards. On ne s’entendait plus… il me fallait parler très haut à Lella Kenza et je perdais la moitié de ses phrases. Elle semblait, du reste, de plus en plus lasse et préoccupée.
Quelques vieilles femmes, accroupies autour de l’accoucheuse, tenaient de longs conciliabules. Elles firent apporter sur le lit un petit canoun allumé, dans lequel on jeta divers ingrédients qui dégagèrent une âcre fumée. L’enfant fut exposé au-dessus des charbons, puis frotté avec un liquide mystérieux. Il poussait de faibles cris en s’agitant.
Lella Kenza le regardait d’un air inquiet.
— Que lui fait-on ? — demandai-je.
— Rien… des choses à nous… — me répondit-elle évasivement, et elle détourna mon attention sur le thé, le lait d’amandes, les sucreries et les parfums que les négresses passaient à la ronde. L’une d’elles offrait aussi de la gouza[35] en poudre, dont les invitées avalaient une pincée, tandis que leurs regards devenaient plus vagues et leur expression plus hébétée.
[35] Noix de muscade avec laquelle les Marocaines se donnent une sorte d’ivresse.
Les cheikhat, excitées par leurs chants, se démenaient avec une frénésie grandissante. Le soleil avait quitté le haut des murs, et les esclaves alignaient sur les tapis de gigantesques chandeliers en cuivre garnis de cierges.
Je me levai pour partir, malgré les instances de Lella Kenza.
Alors, subitement, son visage se décomposa, et elle me dit d’une voix suppliante, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes :
— Je t’en conjure, va me chercher cette toubiba dont tu m’as parlé. Mon enfant est très malade, les vieilles ont vainement essayé tous leurs remèdes…