Si, au contraire, on emploie la racine sèche, on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en faire une poudre assez grossière. On prend environ 100 grammes de cette poudre, que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures environ dans 750 grammes d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir dans deux litres d’eau à peu près 150 grammes de cette poudre, que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.
Thé de Gambie. — Le thé de Gambie se trouve particulièrement au Niocolo, dans le Tenda et le Kantora. Il est formé par les feuilles d’une verbénacée du genre Verbena. Ses feuilles sont velues à leur face inférieure, luisantes à la face supérieure. Elles sont oblongues et, au froissement, dégagent une odeur qui n’est pas désagréable. La récolte faite, on les laisse sécher, et on s’en sert sous cette forme pour faire des infusions que les indigènes s’administrent contre les coliques et les migraines. Le goût rappelle de loin celui du thé de Chine ; mais ce qui domine surtout, c’est une saveur amère qui est loin d’être agréable. Ces infusions sont, du reste, fort peu goûtées des Européens.
Strophantus. — Le strophantus (Apocynées) est relativement commun au Soudan. Il en existe, à ma connaissance, trois variétés dans le bassin de la Gambie : le Strophantus hispidus, D. C. et H., le Strophantus gratus, Franchet, et une troisième variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le strophantus croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom de Ravin des Voleurs. Assez commun également aux environs de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck et le Bélédougou. Mais où il croît vigoureusement, c’est dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une belle apocynée vivace, dont la feuille est simple et entière. Elle est d’un vert sombre, et ses deux faces, surtout l’inférieure, sont légèrement velues. La tige, peu volumineuse, a une couleur grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement, verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du pouce, et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu résistants. Ce caractère n’est pas absolument constant, et j’ai vu des individus où il faisait absolument défaut. Le fruit, tout spécial et qui ne permet pas de se tromper, est un follicule sec, long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très fine, qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la grosseur du café, sont plus comprimées et sont munies d’une aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment les principes actifs de la plante.
Les Bambaras de la boucle du Niger se servent du strophantus pour empoisonner leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils confectionnent ainsi porte le nom de Kouna en bambara. Les Malinkés disent Kouno. Ces derniers n’en font généralement pas usage. Voici comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases, afin d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches, et on les laisse macérer pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron. C’est dans cette pâte que l’on trempe ensuite les pointes des flèches, des lances, et même les balles.
Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par des armes enduites de kouno sont toutes mortelles ; mais quand il y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils se font payer cher les doses qu’ils administrent aux blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »
Comme Binger, je n’ai pas pu arriver à connaître la composition de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève de Calabar, et voici ce qui me le ferait supposer : Un jour, non loin de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmes sur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines d’un superbe Physostigma venenosum, qui croissait tout près. Je demandai alors à un de mes hommes, Bambara du pays de Ségou, à quoi cela servait ; il me répondit seulement : Y a bon pour kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri. Je ne pus lui en faire dire davantage. La fève de Calabar entre-t-elle réellement dans la composition de l’antidote du kouno, et sous quelle forme ? Nous ne saurions le dire.
Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements, et on meurt par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.
Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie de marine, dont la mort glorieuse aux côtés du colonel Bonnier, à l’affaire de Goundam, est connue de tous, reçut, à l’assaut de Dienna, je ne me rappelle plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche empoisonnée à l’aide de kouna. Il me raconta, à ce sujet, ce qu’il avait ressenti dans la suite. Aussitôt après la blessure, il n’éprouva, pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais, dès le lendemain, il fut sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit sensiblement. Il lui semblait parfois que, pendant quelques secondes, son cœur cessait de battre, et il éprouvait une sorte d’angoisse. Ces symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et qu’il eut recouvré toutes ses forces.
Je venais de terminer ce chapitre, lorsque j’eus la bonne fortune de recevoir la visite de mon excellent collègue M. le Dr Collomb, médecin de première classe des colonies, qui, pendant plusieurs campagnes, a occupé au Soudan français, avec autant de distinction que de zèle et de dévouement, le poste important de chef du service de santé. Je lui montrai mon livre : Dans la Haute-Gambie. En l’ouvrant, il tomba par hasard sur la page que j’y ai consacrée au kouna, et, à ce propos, me demanda si j’avais entendu parler du succès qu’il avait obtenu dans le traitement de l’empoisonnement par cette substance à l’aide de l’aconit. A ma réponse négative, il voulut bien me communiquer l’observation suivante, qui est absolument caractéristique. Je lui cède la parole :
« En 1891, lors de ce même assaut de Dienna où notre pauvre ami Sansarric fut blessé, trois de nos hommes furent également atteints par des flèches bambaras empoisonnées au kouna, dans un village distant de quelques kilomètres du camp et où ils étaient allés piller en cachette. Tous les trois furent blessés, soit à la région lombaire, soit à la région fessière. Les flèches avaient pénétré au plus de trois ou quatre centimètres, et pas assez profondément pour occasionner des désordres mortels. Deux des blessés succombèrent avant d’avoir pu regagner le camp, l’un à mi-route, et l’autre à la porte même du tata du village où nous nous étions installés. Quant au troisième, il eut la force d’arriver jusqu’à la tente de son officier et de lui dire qu’il venait d’être blessé par une flèche empoisonnée ; puis il perdit connaissance. Celui-ci, sans tarder, me fit prévenir, et je me rendis immédiatement auprès du malade.